Présidentielle 2022 : Face aux discours politiques, « il est absolument crucial d’apprendre la rhétorique », estime Clément Viktorovitch

INTERVIEW Spécialiste de la rhétorique politique, le chroniqueur Clément Viktorovitch vient de publier son tout premier livre pour apprendre à « décrypter les discours »

Propos recueillis par Léa Ménard
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Clément Viktorovitch, à Paris en 2019.
Clément Viktorovitch, à Paris en 2019. — ISA HARSIN/SIPA
  • Le Pouvoir Rhétorique : Apprendre à convaincre et à décrypter les discours*, premier ouvrage de Clément Viktorovitch, est sorti jeudi en librairie.
  • Chroniqueur sur France info, le politologue et professeur à Science Po Paris partage ses techniques et conseils pour ne pas se laisser berner par les pièges de la parole, notamment dans les discours politiques.
  • Il défend également l’idée selon laquelle tout le monde gagnerait à s’initier aux techniques rhétoriques. Et qu’elle devrait être accessible à toutes et tous.

Avec ses lunettes rondes, il est devenu le « Monsieur rhétorique » de la télévision. Il faut dire que c’est son dada. Après avoir dit au revoir à ses anciens collègues de l’émission « Clique », sur Canal +, Clément Viktorovitch présente depuis la rentrée une chronique quotidienne sur France Info. A 37 ans, il signe son tout premier livre, publié cette semaine.

Pour 20 Minutes, il partage sa passion pour la rhétorique et explique pourquoi selon lui, il est capital que tout le monde s’en empare, notamment en vue de la  présidentielle de 2022.

Vous publiez Le Pouvoir Rhétorique. En quoi la rhétorique est-elle synonyme de pouvoir ?

La rhétorique est un double pouvoir, sur les autres et sur la société. Il s’exerce sur nous parce qu’on vit dans un régime politique qu’on a appelé pompeusement «  démocratie ». En tant que citoyens, si on veut prendre le pouvoir – c’est-à-dire être capable de désigner nos dirigeants et voter de la manière la plus éclairée qui soit –, on a besoin d’être des décrypteurs de discours. On a besoin d’être capables de lire entre les lignes des interventions politiques.

La démocratie, en théorie, c’est aussi le gouvernement du peuple par le peuple, un régime dans lequel les citoyens ont le droit de prendre la parole dans l’espace public, de faire valoir leur point de vue, de porter leur proposition. Pour cela, il faut être capable de s’imposer. Il faut être capable de façonner les prises de paroles les plus efficaces qui soient. Si l’on veut être toutes et tous libres, indépendants, nous devons acquérir la maîtrise de la rhétorique.

La parole est-elle une arme politique à part entière, et pourquoi ?

C’est l’arme politique par excellence, puisque c’est la parole qui permet de convaincre les citoyens de donner leur voix. C’est celle qui permet de convaincre que la proposition que l’on porte est la meilleure. Une fois qu’on a dit ça, cela veut dire que ceux qui en sont la proie, de cette arme, et bien ce sont nous, citoyens.

On touche au cœur du problème : la parole est aussi terriblement asymétrique. Parce que d’un côté, nous sommes des citoyens et citoyennes qui ne disposons, pour forger notre opinion, que de notre cerveau. Et en face de nous, nous avons des hommes politiques surentraînés, qui ont derrière eux des équipes de communicants suréduqués. Et c’est pour ça qu’il est absolument crucial d’apprendre la rhétorique, pour se défendre d’armes qui sont braquées sur nous de manière totalement asymétrique et disproportionnée.

Est-ce que pour 2022, les candidats vont devoir faire plus d’efforts pour nous convaincre ? Faut-il s’attendre à des nouveautés ou des surprises en la matière ?

C’est toujours compliqué de répondre à ce genre de questions. Ce qu’on peut observer, c’est qu’en 2022, on a un débat politique qui, depuis très longtemps, n’a jamais été aussi polarisé. Ce qui me semble être une bonne chose : ça veut dire que les citoyens et les citoyennes doivent avoir conscience que leur vote va avoir une immense importance. On a en face de nous trois idéologies concurrentes, qui se retrouvent sur pas grand-chose. D’un côté, on a un centre libéral qui se propose à la réélection, et pour qui le problème principal, c’est l’économie, et notamment la dette. On a, à sa droite, une aile que je qualifierais de « souverainiste-nationaliste », pour laquelle le problème principal, c’est l’identité et l’immigration. Et puis, à gauche, on a une aile écolo-socialiste ou écolo-anticapitaliste, centrée sur le réchauffement climatique et la répartition des richesses.

Vous écrivez que « l’art de convaincre est trop important pour ne pas être partagé ». Pourquoi est-il important de rendre accessible la rhétorique et d’en faire quelque chose que tout le monde puisse apprendre et s’approprier ?

La capacité à convaincre, c’est quelque chose que l’on reçoit en héritage. Ça veut dire que ce pouvoir capital est détenu par une petite minorité d’individus, qui ont eu la chance de recevoir de leurs parents ou, éventuellement, de l’acquérir par la suite, en faisant de belles études ou en travaillant énormément par eux-mêmes. Et donc, une fois qu’on a dit que la rhétorique était un pouvoir inégalement partagé, comment faire pour être libre face à ce pouvoir ? Il n’y a qu’une solution, le partager le plus largement possible.

Il y a cette phrase que j’écris dans le livre, qui pour moi résume tout. « C’est en partageant la rhétorique à tous et à toutes qu’elle deviendra l’instrument d’une saine compétition démocratique et non plus l’outil d’une implacable domination politique. » La conclusion que j’en ai tirée, c’est ce livre, qui vise à tout mettre sur la table. Je n’ai rien caché, j’ai voulu donner tout le savoir, tous les outils dont je disposais. Même les plus discutables, parce que c’est en les transmettant qu’on apprend à s’en défendre. Et il y a cette idée qu’on ne peut pas faire l’un sans l’autre. Apprendre à se défendre d’un outil discutable, c’est aussi apprendre à l’utiliser.

Vous êtes tous les jours de la semaine sur France info avec la chronique « Entre les lignes ». Vous vous proposez de « décrypter les discours politiques et d’analyser les mots qui font l’actualité ». En période de campagne présidentielle, c’est important d’accorder plus de place à l’analyse des discours politiques ?

Je suis très heureux d’avoir pu contribuer à mettre ce type d’analyse à l’honneur, parce que je pense que le discours politique n’est pas transparent. Je pense qu’il peut être trompeur et manipulatoire. L’objet de cette chronique, c’est justement d’essayer d’attirer l’attention des auditeurs et des auditrices sur les techniques déloyales qui peuvent s’exercer sur eux et dont ils pourraient ne pas avoir conscience.

Quel rôle espérez-vous jouer ? Avez-vous finalement une autre mission que celle d’être un « simple » chroniqueur de la campagne présidentielle ?

Ce que j’aimerais être, c’est tout simplement un passeur de connaissances et de compétences. Ce n’est pas simplement chroniquer l’actualité de la campagne. C’est donner des outils, chronique après chronique, pour que les auditeurs et les auditrices puissent critiquer les discours. Et si je peux, moi, contribuer en transmettant le savoir et le pouvoir rhétorique, à faire ma part dans la lutte contre l’abstention, eh bien j’en serai très heureux.

*Le Pouvoir rhétorique : Apprendre à convaincre et à décrypter les discours, de Clément Viktorovitch, éditions du Seuil, 22 euros.