Mort de Bernard Tapie : « Il a fait de la lutte contre l’extrême droite un sujet central pour la gauche », explique le politologue Stéphane Rozès

INTERVIEW Stéphane Rozès, président de CAP (Conseils Analyses et Perspectives), enseignant à Sciences po, revient pour « 20 Minutes » sur le parcours politique de Bernard Tapie

Propos recueillis par Thibaut Chevillard
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Le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen, et Bernard Tapie, alors député des Bouches-du-Rhône, sur un plateau de France Télévisions en juin 1994
Le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen, et Bernard Tapie, alors député des Bouches-du-Rhône, sur un plateau de France Télévisions en juin 1994 — GEORGES BENDRIHEM / AFP
  • Bernard Tapie est décédé ce dimanche à l’âge de 78 ans. Il souffrait d’un cancer de l’estomac depuis 2017, raison pour laquelle il avait renoncé à se rendre à son procès en appel en mai dernier.
  • L’homme d’affaires a aussi été ministre, député, député européen et conseiller général, dans les années 1990.
  • « Il montait au front, de façon spectaculaire contre le Front national », explique le politologue Stéphane Rozès.

D’une certaine manière, il aura lutté jusqu’au bout contre l’extrême droite. L’émission de BFMTV à laquelle Marine Le Pen était invitée ce dimanche a été déprogrammée en raison du décès, ce matin, de Bernard Tapie. Engagé en politique à la fin des années 1980, « il déplaçait les lignes en faisant de la lutte contre le racisme et l’extrême droite sur le plan politique et sociétal le nouveau sujet central et unique pour la gauche », remarque le politologue Stéphane Rozès.

Président de CAP (Conseils Analyses et Perspectives) et enseignant à Sciences po, il revient pour 20 Minutes sur le parcours politique du Marseillais d’adoption.

Quel type d’homme politique était Bernard Tapie ?

Il a été opportuniste, habile, jouant de son charme, mêlant toujours les affaires et la politique. Opportuniste car, avant d’aller voir les socialistes, Bernard Tapie avait essayé de s’établir et d’exister politiquement à droite autour d’Alain Madelin, de Gérard Longuet.

C’est un personnage balzacien car son parcours personnel épouse un moment historique. D’autre part, il a toujours essayé de s’établir et de gagner en respectabilité, notamment dans le milieu de la bourgeoisie. Mais il a mésestimé son côté aristocratique, et elle l’a tenu en lisière. Car contrairement à la bourgeoisie américaine, pour être adoubé par la bourgeoisie française, il ne suffit pas d’être riche et de posséder le Phocéa [un yacht de luxe acquis dans les années 1980].

Bernard Tapie a ensuite essayé d’exister en parallèle par la politique. Je dis en parallèle parce qu’il a compris, comme d’autres mais avant d’autres, qu’il y aurait un lien entre ses affaires et la politique, soit pour obtenir, soit pour se protéger.

Son côté businessman était-il compatible avec les idées de gauche qu’il portait ?

Il a correspondu au moment où la gauche, au milieu des années 80 ou début des années 90, a renoncé, du fait de l’environnement européen, à tout discours faisant des catégories populaires le cœur de son action pour changer le capitalisme. Il s’est rallié à ce qu’on appelait à l’époque la modernisation incarnée par Pierre Mauroy, Jacques Delors, Laurent Fabius. Au fond Mitterrand, habilement, avait compris qu’il fallait substituer à la question sociale la lutte contre le racisme, contre le FN. Il fallait à la fois redonner une nouvelle identité à la gauche, plus sociale mais sociétale, mais aussi l’adapter à un environnement néolibéral.

Bernard Tapie correspondait à ça. Avec lui, on s’est dit : « Ah, enfin la gauche se réconcilie avec l’entreprise. » Et il montait au front, de façon spectaculaire contre le Front national. Du coup, il déplaçait les lignes en faisant de la lutte contre le racisme et l’extrême droite sur le plan politique et sociétal le nouveau sujet central et unique pour la gauche.

Est-ce que ce combat contre le FN a été efficace ?

Il a surtout réussi à mettre en scène une forme d’opposition au FN. La force du FN, qui est ensuite devenu le RN, ne tient pas à des joutes médiatiques ou oratoires mais à des questions politiques de fond. Donc sur le moment, il est apparu comme étant capable de mettre en difficulté Jean-Marie Le Pen. Mais il ne s’agit que d’effets politiques et médiatiques très immédiats. Le FN a continué à prospérer.

Qu’est-ce qui a marqué la fin de sa carrière en politique ? Les affaires judiciaires ?

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a eu plusieurs Bernard Tapie. Il y a eu celui qui a réussi alors à une période où germait l’idée que l’économie, le monde de l’entreprise, garantissait l’avenir pour les classes populaires. Et quand le pays devient, après la chute du mur de Berlin, antinéolibéral, contre les élites, il connaît des problèmes personnels avec ses affaires. Il en joue en expliquant que si on lui en voulait, c’est parce qu’il ne faisait pas partie de la classe dirigeante. Il avait établi une forme de connivence avec les Français contre les élites.

Donc selon vous, que restera-t-il de la carrière politique de Bernard Tapie ?

Peut-être l’idée d’un personnage assez français, un peu roublard, malin, disant des choses et faisant le contraire.