Présidentielle 2022 : « La crise favorise le retour du clivage classique entre la gauche et la droite »

INTERVIEW Pour Benjamin Morel, docteur en Sciences politiques à l’ENS, la crise a été l’occasion  pour les Français de réévaluer les valeurs de gauche et de droite

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
— 
Une urne de vote.
Une urne de vote. — SIPA
  • Selon un sondage Ipsos pour Le Monde, les valeurs de gauche et de droite n’ont jamais été aussi populaires depuis cinq ans.
  • Une explication qui doit beaucoup à la crise sanitaire, sociale et économique du coronavirus.
  • Le docteur en Sciences politiques Benjamin Morel explique en quoi cette crise a renforcé ces marqueurs idéologiques.

Selon un sondage Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, réalisé pour le journal Le Monde et rendu public ce mardi, le clivage entre gauche et droite se fait davantage ressentir en France. Selon lui, 38 % de la population française considère les notions de gauche et de droite comme toujours valables et pertinentes, un score au plus haut depuis cinq ans.

Pour Benjamin Morel, docteur en Sciences politiques à l’ENS, la crise sanitaire et économique du coronavirus a pu aider à remettre au goût du jour ce clivage, même si cette tendance était déjà manifeste.

Comment la crise du coronavirus a pu remettre le clivage gauche-droite sur le devant de la scène politique ?

Les solutions à cette crise ne sont pas provenus du nouveau monde politique, à savoir de la République en marche ou du Rassemblement national. Conséquence : on a observé une relégation de ce clivage LREM-RN qui paraissait pourtant s’imposer depuis 2017. Elle s’est opérée au profit de débats plus traditionnels : faut-il plus d’Etat ou davantage libéraliser pour aider et relancer le pays ? Des questions qui ont fait ressortir le clivage classique entre la gauche et la droite.

La crise a également rendu plus audibles les vieilles formations politiques, alors que le Parti socialiste et les Républicains étaient devenus quasiment invisibles. Car avec une telle crise sanitaire, toutes les oppositions ont pu davantage avoir voix au chapitre et se faire entendre.

Enfin, la crise a favorisé la prime aux sortants, ce qui a renforcé de facto, la gauche et la droite traditionnelles lors des régionales et des municipales. Les partis sont donc plus forts que ce qu’ils auraient été sans la crise.

Avec le « quoi qu’il en coûte », les aides massives de l’Etat, cette crise a-t-elle également remis sur l’échiquier la gauche comme réponse politique ?

L’interventionnisme de l’Etat est certes perçu comme « de gauche » par la population, mais il rentre aussi dans la tradition gaulliste. Et lorsque Emmanuel Macron l’utilise pour le coronavirus, je ne pense pas qu’il le voit comme un logiciel de gauche.

La crise a contribué à une certaine nostalgie. La gauche et la droite peuvent-elles en bénéficier ?

Il y a une nostalgie du monde d’avant avec la crise, un univers beaucoup davantage balisé et sécurisant avec un personnel politique perçu comme plus compétent car plus installé. Il ne faut néanmoins pas surestimer ça, car s’il y a un besoin de protection très fort, cela passe par des figures connues et identifiées du monde d’avant. Or, la gauche et la droite classique n’incarnent pas cette compétence et cette nostalgie, car elles présentent des candidats nouveaux et non identifiés. Il n’y a pas de Juppé ou de Cazeneuve, par exemple. Une partie substantielle de l’électorat connaît mal aujourd’hui Pécresse ou Hidalgo. Les candidats jouent assez peu là-dessus, la nostalgie est donc mal exploitée.

Le fait que le RN et LREM soient passés à côté de leurs sujets pendant cette crise sanitaire a-t-il pu jouer en faveur de la gauche et de la droite ?

La crise a défavorisé le RN, car il ne se distingue pas sur ces sujets. Le RN a délégué un peu la contestation à d’autres partis minoritaires, comme les Patriotes, car critiquer trop frontalement le gouvernement sur des positions que partage l’électorat RN serait contre-productif.

Il faut en revanche, nuancer le fait que la population pense que le gouvernement s’est planté. C’était le cas lors de la première et de la seconde vague avec l’exemple allemand en comparaison, mais depuis que l’Allemagne a subi une seconde et troisième vague très violentes, l’idée que personne n’aurait fait mieux que le gouvernement actuel est dominante dans l’opinion. Cette dernière qui juge courageuses certaines décisions comme le non-confinement.

La crise est-elle le seul facteur expliquant ce retour des marqueurs idéologiques classiques ?

Non, la crise seule ne suffit pas à expliquer cette remontée du clivage gauche-droite. On approche de la présidentielle, donc il y a naturellement un retour de ce clivage pendant cette période. La présidentielle réactive des embryons d’identités politiques chez certains électeurs. Macron, dans l’optique d’une réélection, protège également son centre-droit, mais aussi son centre-gauche, donc certaines idées réinfusent dans sa politique.

A voir si ce retour de la gauche et de la droite dure, ou si c’est juste épisodique pour la présidentielle.

* Sondage pour Le Monde par Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, réalisé auprès de 983 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L’étude a été effectuée par Internet du 25 au 27 août, selon la méthode des quotas.