Présidentielle 2022 : Viser les voix des abstentionnistes, une stratégie réaliste ?

ELECTION Les politiques convoitent tous les potentielles voix des abstentionnistes dans la course à l’Elysée. Une stratégie réaliste ?

Jean-Loup Delmas
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Gagner avec les votes de ceux qui ne votent pas, une stratégie réaliste ?
Gagner avec les votes de ceux qui ne votent pas, une stratégie réaliste ? — OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP
  • Dans sa rentrée politique ce dimanche, Jean-Luc Mélenchon a annoncé viser les potentielles voix des abstentionnistes pour gagner la présidentielle 2022.
  • Avec près d’un quart d’électeurs ne s’étant pas rendu aux urnes lors de la précédente présidentielle, les abstentionnistes sont convoités par tous les politiques.
  • Mais cette stratégie, si compréhensible soit-elle, a-t-elle la moindre chance d’aboutir à un résultat ?

En 2017, l’abstention lors de la présidentielle s’est élevée à 22,23 % le 23 avril (premier tour) et à 25,44 % le 7 mai (second tour) soit plus d’un électeur français sur quatre. Un magot de voix perdues qui a de quoi faire saliver tout politique rêvant de l’Elysée. C’est Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France Insoumise à l’élection de 2022, qui a lancé en premier ce dimanche la chasse au vote abstentionniste pour cette nouvelle présidentielle.

A l’occasion de sa rentrée politique, et au cours d’un grand meeting, il a expliqué qu’il faudrait compter sur les voix des traditionnels abstentionnistes pour espérer briguer un mandat présidentiel. A coup sur, il ne sera pas le seul à convoiter ses si précieuses – et si nombreuses – potentielles voix.

Une stratégie répétitive et copiée par tous, mais qui reste compréhensible. « Les abstentionnistes représentent un jackpot de voix qui semble sans commune mesure avec les autres types de voix qu’on peut gagner ici et là pour une élection. C’est normal qu’un tel pactole électoral intéresse », souligne Daniel Boy, directeur de recherche Sciences-Po et spécialiste de l’abstention.

Faire dire ce qu’on veut aux sans-voix

Autre avantage de cette stratégie, elle justifie les échecs passés aux élections : si vous avez été battu, ce n’est pas parce que vous n’avez pas reçu assez de votes des électeurs, mais parce que les électeurs n’ont pas assez voté. Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseils, analyses et perspectives), explique : « Lorsque Mélenchon part à la chasse aux abstentionnistes, il est encore dans son explication de sa défaite de 2017, et dans l’idée qu’Emmanuel Macron n’était pas légitime face à lui, qui aurait – dans sa théorie – dû obtenir bien plus de voix si les gens avaient plus voté. »

Il n’est pas le seul à utiliser ce procédé. Lors de la déroute aux élections régionales 2021, marqué par une abstention record, le Rassemblement national, par l’intermédiaire de sa cheffe Marine Le Pen, a justifié la défaite par le faible taux de participation, qui lui aurait été préjudiciable. C’est là aussi tout l’intérêt de l’abstention pour les politiques : on peut s’attribuer facilement les votes potentiels de ceux qui n’ont pas voté, personne ne pourra prouver qu’ils n’auraient pas voté pour vous s’ils s’étaient rendus aux urnes.

Une stratégie comme un mirage ?

Oui mais voilà, si on peut faire dire tout ce qu’on veut aux votes des abstentionnistes, c’est bien qu’on ne connaît pas leur vote potentiel, et c’est toutes les limites de cette stratégie, qui consiste un peu à marcher à tâtons et frapper des grands coups d’épée dans l’eau en espérant y récupérer des voix. Daniel Boy nuance : « Il y a quand même de grandes tendances. On sait que l’abstention se situe majoritairement chez les jeunes et dans les milieux populaires. » Une raison de plus pour expliquer que ce sont les partis extrêmes comme LFI ou le RN qui zieutent le plus sur ces voix potentielles.

Sans compter que « les abstentionnistes » ne représentent pas un bloc commun et unique. Non seulement tous ne boudent pas les urnes pour les mêmes raisons, il est donc difficile de les rallier tous puisque chacun nécessite des motivations propres. Ils n’ont pas non plus les mêmes revendications politiques. Daniel Boy toujours : « Jean-Luc Mélenchon veut ramener massivement les jeunes aux urnes. Très bien, mais une bonne partie des jeunes votent pour le Rassemblement national. Il pourrait payer sa propre stratégie, en somme. » Toutes les limites de ce mirage.

Illusions perdues, vraiment ?

Tout n’est pas critiquable dans cette volonté pourtant. Déjà, parce que oui, certaines mesures marchent, aussi difficiles à mettre en place soit-elle. Daniel Boy signale notamment le porte à porte, utilisé par Barack Obama en 2008. Alors oui, c’est complexe, « d’autant plus qu’on ne connaît pas les portes des abstentionnistes » note-t-il, mais la méthode a fait son effet. Autre façon plus globale, « en montrant que les politiques ont une prise dans le cours des choses, qu’il y a des projets concrets et impactants qui vont être mis en place », témoigne Stéphane Rozès. Ce n’est pas un hasard si l’élection présidentielle compte un taux d’abstention systématiquement bien plus faible que les autres élections, preuve que quand les gens se sentent concernés ou pensent les enjeux importants, ils vont voter.

« Aux politiques de porter des programmes qui mobilise le peuple et où les traditionnels abstentionnistes se disent que oui, cela vaut le coup d’aller voter », invite Stéphane Rozès. Pour Daniel Boy, « il y a une noblesse à vouloir que les gens votent et à essayer d’aller chercher les électeurs récalcitrants. Et Mélenchon n’a jamais dit que ça allait marcher, juste qu’il fallait tenter. » Alors, un objectif impossible ou réaliste ? « Un objectif optimiste », tranche le directeur de Sciences Po.