Polynésie française : « Le concept de "dette" utilisé par Emmanuel Macron établit une relation équitable », selon l’historien Jean Garrigues

INTERVIEW Historien et président du Comité d’histoire parlementaire et politique, Jean Garrigues estime qu'Emmanuel Macron est fidèle à sa ligne de reconnaissance des torts de la nation

Rachel Garrat-Valcarcel
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Emmanuel Macron lors de son discours à Papeete, mardi.
Emmanuel Macron lors de son discours à Papeete, mardi. — LUDOVIC MARIN / AFP
  • Emmanuel Macron a estimé mardi que la Nation avait une « dette » envers la Polynésie à cause des effets des essais nucléaires réalisés dans le Pacifique.
  • Le président de la République ne s’est néanmoins pas excusé.
  • L’historien Jean Garrigues, interrogé par 20 Minutes, estime qu’Emmanuel Macron est cohérent avec lui-même.

Le président de la République était attendu au tournant : en conclusion de sa tournée en Polynésie française, Emmanuel Macron a prononcé, mardi soir, un discours au sujet de l’héritage des essais nucléaires, notamment sur l’atoll du Mururoa. 193 ont eu lieu pendant trente ans, jusqu’en 1996. Plusieurs rapports ont montré que ces essais nucléaires avaient des conséquences sur l’environnement et donc sur les populations locales et les militaires qui ont pratiqué ces essais. De très nombreux cancers sont notamment imputés aux retombées radioactives.

François Hollande avait déjà mis en place un système de dédommagement, son successeur est allé un peu plus en reconnaissant « une dette », mais sans s’excuser. Avec l’historien Jean Garrigues, président du Comité d’histoire parlementaire et politique, 20 Minutes a cherché à savoir ce que pouvait changer ce discours, concrètement.

Emmanuel Macron reconnaît une dette, qu’est-ce que cela veut dire ?

C’est un mot qui est en cohérence avec la politique de « repentance » qui est plutôt l’axe d’Emmanuel Macron. Il y avait déjà eu sa remarque sur les crimes contre l’humanité pendant la colonisation en Algérie [pendant la campagne présidentielle de 2017]. On se souvient aussi du voyage aux Antilles [en 2018]. C’est une politique visant à essayer de panser une mémoire douloureuse vis-à-vis des Outre-mer.

Parce que je pense que ce qu’Emmanuel Macron entend par « dette » c’est celle de la colonisation. Une colonisation qui a provoqué une exploitation des populations indigènes et, en l’occurrence, une utilisation de l’espace maritime pour les essais nucléaires. Ça s’inscrit dans une politique plutôt axée sur la reconnaissance des torts de la nation, ce qui lui est beaucoup reproché. Certains préféreraient la reconnaissance d’une mémoire plus complexe où il faudrait reconnaître aussi des effets bénéfiques de la colonisation et pas simplement cette face sombre.

Comment est-ce que ça peut se traduire en fait ?

Il s’agit donc de régler une dette, au sens moral, financier et économique. Il y a forcément une question de développement économique : la métropole devra mieux favoriser les territoires polynésiens. Il y a une question institutionnelle. Actuellement, la Polynésie française est gouvernée avec une large autonomie vis-à-vis de Paris. C’est une autonomie qui semble correspondre aux aspirations des Polynésiens. Sans doute faut-il associer beaucoup plus encore les populations à l’autogestion de leur territoire. C’est cela sans doute que veut dire le président de la République. Il peut aussi y avoir des gestes symboliques, comme la reconnaissance de personnalités polynésiennes négligées par la mémoire officielle.

Emmanuel Macron ne demande en revanche pas pardon, ce qui lui est reproché par une partie des populations locales. C’est trop tôt ou c’est impossible pour un président d’aller sur ce terrain-là ?

Je pense que s’il demandait pardon, ça lui serait reproché par beaucoup. Cela signifierait qu’il a une vision totalement négative. Ce pardon mettrait en position de faiblesse l’image et la parole de la République, qu’il incarne. Il a visiblement jugé que cette notion allait au-delà du nécessaire pour se rapprocher des populations autochtones. Je pense que c’est de toute façon un plan sur lequel un président de la République ne peut pas aller. Il exprimerait un pardon au nom de tous les Français. Il engagerait une responsabilité collective que beaucoup de Français ne sont pas prêts à assumer. Ça irait beaucoup trop loin. On serait là dans un rapport à l’histoire qui serait excessif par rapport à la réalité de l’occupation de ces territoires. Finalement, le concept de « dette » cherche à établir une relation équitable, le pardon mettrait la France dans une position d’infériorité morale.