Prise illégale d’intérêts : « Il a les épaules assez larges »… Mis en examen, Dupond-Moretti soutenu par la majorité

POLITIQUE Un an après sa nomination au ministère de la Justice, Eric Dupond-Moretti se retrouve fragilisé par sa mise en examen

Thibaut Le Gal
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Eric Dupond-Moretti à l'Assemblée.
Eric Dupond-Moretti à l'Assemblée. — Jacques Witt/SIPA
  • Le garde des Sceaux a été entendu pendant près de six heures ce vendredi à la Cour de justice de la République, avant d’être mis en examen pour « prise illégale d’intérêts ».
  • Il est soupçonné d’avoir réglé des comptes en ordonnant des enquêtes administratives sur plusieurs magistrats, dont trois du Parquet national financier (PNF).
  • Le ministre a reçu le soutien d’Emmanuel Macron et de Jean Castex, mais la pression de l’opposition devrait s’accentuer ces prochains jours.

Est-ce le nouveau feuilleton de l’été en Macronie ? Convoqué ce vendredi devant les juges de la Cour de justice de la République, le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, a été mis en examen dans l'enquête sur de possibles conflits d'intérêts avec ses anciennes activités d’avocat. Il est soupçonné d’avoir réglé des comptes en ordonnant des enquêtes administratives sur plusieurs magistrats, dont trois du Parquet national financier (PNF).

« Ses explications n’ont malheureusement pas suffi à renverser cette décision prise avant l’audition. Nous allons évidemment désormais contester cette mise en examen », a assuré Me Ingrain, l’un de ses avocats, qui déposera « une requête en nullité ». Le ministre de la Justice n’a, lui, fait aucun commentaire en sortant de la CJR. Son avenir au sein du gouvernement demeure aujourd'hui incertain. Même si au sein de l’exécutif, on tente de faire bloc.

« Ce n’est quand même pas l’affaire Cahuzac »

Dans la foulée de cette annonce, le Premier ministre, Jean Castex, lui a ainsi renouvelé « toute sa confiance ». Et le ministre a été défendu personnellement par Emmanuel Macron, dès mercredi, lors du Conseil des ministres. « La justice est une autorité, pas un pouvoir. Je ne laisserai pas la justice devenir un pouvoir », aurait déclaré le chef de l’État, selon BFMTV. La fameuse « jurisprudence Balladur », qui veut qu’un membre du gouvernement mis en examen démissionne, ne serait donc pas ici appliquée.

« Il ne faut pas se précipiter. Je suis contre l’automaticité d’une démission en cas de mise en examen. Dupond-Moretti est toujours présumé innocent. Ce n’est quand même pas l’affaire Cahuzac, et si ça fait ensuite "pschitt", on regrettera son départ », justifie un député de la majorité. « La règle d’une démission automatique est la plus facile, mais elle n’est pas pertinente. C’est une décision politique, il doit donc y avoir une analyse politique de la part du président et du Premier ministre. D’autant qu’on peut s’interroger sur les motivations derrière l’enquête », ajoute Roland Lescure, député de Paris et porte-parole d’En Marche.

« On ne va pas le contraindre à la démission parce que des juges veulent se le payer »

C’est d’ailleurs l’argument repris ces derniers jours par les marcheurs et l’entourage du ministre : Eric Dupond-Moretti serait victime d’une démarche politique et paierait là ses inimitiés avec les magistrats, ce que démentent les intéressés. « J’ai un attachement viscéral pour la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice, mais cette affaire me trouble. L’un des syndicats qui a déposé plainte [l’USM] avait parlé de "déclaration de guerre" lors de sa nomination. Donc les magistrats n’ont peut-être pas les meilleures intentions », souffle un député du MoDem.

Les macronistes prennent pour preuve les démissions des députés Naïma Moutchou (LREM) et Antoine Savignat (LR) de la CJR cette semaine pour ne pas « prendre part à ce semblant de justice ». « On est dans une histoire abracadabrantesque autour du ministre, qu’on a perquisitionné pendant quinze heures, jusqu’à aller ouvrir de vieux coffres à la meuleuse… C’est disproportionné. On ne va pas contraindre un ministre à démissionner pour un règlement de comptes, parce que des juges veulent se payer Dupond-Moretti. Je suis convaincu qu’il aura l’opinion publique de son côté », veut croire François Patriat, le patron des sénateurs LREM.

« Il y a un risque politique, mais assumons-le »

« L’Ogre du Nord », lui, n’a cessé de clamer sa sérénité face aux accusations. Mais la mise en examen d’un garde des Sceaux en exercice est inédite. Et la pression risque de s’accentuer un peu plus ces prochains jours. Ce vendredi, le patron du PS, Olivier Faure, a déjà raillé, sur Franceinfo, le discours « variable » de « Docteur Manu et Mister Macron » sur la démission de ministres mis en examen. Car le candidat d'en Marche s'y était engagé en 2017, tout comme le premier ministre Edouard Philippe, jusqu’à son départ en juillet 2020. Empêtrés dans des affaires, plusieurs membres du gouvernement avaient d’ailleurs dû le quitter avant même leur mise en examen, comme François Bayrou à l’été 2017.

Un an après son arrivée au gouvernement, l’étoile d’Eric Dupond-Moretti semble en tout cas bien avoir pali. Sa campagne tonitruante dans les Hauts-de-France pour les régionales a platement échoué et ses « erreurs » de déclaration fiscale ont assombri un peu plus ce douloureux début d’été. Sa mise en examen finira-t-elle de le fragiliser, alors qu’il doit conduire à la rentrée les États généraux de la justice ? « Peut-être, mais il doit tenir, car la présomption d’innocence s’applique et il y a des réformes essentielles à mener. On est allés trop loin dans le tribunal médiatique ou la suspicion généralisée », balaie le député LREM Sacha Houlié. « Il y a un risque politique, mais assumons-le », complète Roland Lescure. « A lui de montrer par ses actes qu’il n’est pas affecté. Il va y avoir un peu de pression, mais le garçon a les épaules assez larges ».