Présidentielle 2022 : Pourquoi les politiques cèdent-ils à la tentation du complotisme ?

CONSPIRATIONNISME De plus en plus d'élus flirtent avec un discours complotiste. Un phénomène accentué par la crise du coronavirus et la démocratisation des thèses conspirationnistes

Jean-Loup Delmas
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Jean-Luc Mélenchon a tenu ce dimanche des propos très ambigus qui peuvent faire penser à du complotisme.
Jean-Luc Mélenchon a tenu ce dimanche des propos très ambigus qui peuvent faire penser à du complotisme. — PHILIPPE DESMAZES / AFP
  • Jean-Luc Mélenchon a tenu dimanche des propos que de nombreux observateurs ont qualifiés de complotistes.
  • Comme lui, de plus en plus de politiques entretiennent un discours flirtant avec des thèses conspirationnistes.
  • Une option de facilité démagogique qui a pourtant des limites.

Interrogé dimanche dans l’émission « Questions politiques » (France Inter/Le Monde/France Info), le candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon a tenu des propos pour le moins controversés sur l’élection de 2022 : « On nous sort un autre petit Macron du chapeau […]. C’est le système qui l’invente […]. Vous verrez que, dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre […]. Tout ça, c’est écrit d’avance ».

« On » sans jamais nommer qui, « le système » mis en cause, un scénario « écrit d’avance »… La sémantique reprend celle du complotisme, même si le chef de file LFI s’en est défendu le soir-même, indiquant ne jamais avoir voulu verser dans le conspirationnisme.

Mais cette ambiguïté du discours ne serait-elle pas volontaire ? Marie Peltier, historienne et autrice d’Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018), y voit une ambivalence voulue : « Bien sûr, les politiques savent qu’ils vont perdre toute crédibilité s’ils racontent que la terre est plate ou que les Reptiliens dominent le monde, donc ils entretiennent un flou. Il y a toujours des précautions prises tout en draguant et charriant les voix conspirationnistes. » Ce flou serait donc une sorte de clin d’œil aussi discret que permanent aux électeurs et électrices sensibles aux thèses complotistes. Ce que l’experte appelle « l’opération de titillage » : « Ils savent très bien ce qu’ils font et le flou qu’ils opèrent volontairement. »

Une diffusion de masse

Inutile de faire de Jean-Luc Mélenchon un cas particulier. Certains politiques avancent même beaucoup plus clairement sur le camp du complotisme, comme Nicolas Dupont-Aignan, Florian Philippot ou François Asselineau, partisans des théories anti-masques, anti-vaccin et autres thèses complotistes sur le coronavirus. Une percée moderne du complotisme dans la politique qui doit beaucoup à l’émergence d’Internet et des réseaux sociaux, selon Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’université de Paris ​en cultures numériques et expert du complotisme : « L’offre complotiste rencontre plus facilement son public et a désormais une visibilité accrue. Certains politiques y voient naturellement un pouls électoral. »

Le pari semble d’autant plus gagnant que le complotisme et ses partisans fournissent une immense caisse de résonance aux responsables politiques. Prenons l’exemple de Florian Philippot. Ses rassemblements anti-masques ne regroupent que quelques centaines de personnes tout au plus. Pourtant, ils sont massivement relayés en ligne. Tristan Mendès-France : « Les complotistes sont des profils extrêmement engagés, ultra-actifs et très militants. Ils assurent donc, en faible nombre, un relais et une médiatisation très importante. » C’est en effet le sentiment d’urgence et de danger qui accompagne le complotisme : entre une personne qui pense que le masque asphyxie les enfants et une autre qui pense que le masque les protège, il est presque « naturel » que ce soit la première qui soit la plus militante et la plus active pour relayer sa conviction.

« C’est tout l’inverse pour les postures consensuelles. Elles n’enflamment pas et ne suscitent donc pas autant de réactions », note le chercheur. Ainsi, alors que Nicolas Dupont-Aignant n’a « que » 305.000 personnes qui le suivent sur Facebook, les vidéos qu’il poste sur ce réseau social génèrent plus de trafic que celles mises par Emmanuel Macron, qui comptabilise 3,5 millions de membres sur Facebook. « Le pouls complotiste est exalté, c’est en cela qu’il est tentant et rentable politiquement », conclut Tristan Mendès-France.

Un penchant chez tous les politiques

Il ne faut pas résumer la tentation complotiste par les politiques aux extrêmes. En 2017, lorsque François Fillon parle d’un « cabinet noir à l’Elysée » ayant voulu compromettre sa candidature à la présidentielle, qu’est-ce, si ce n’est un discours complotiste ? De même pour Emmanuel Macron, qui s’est présenté en tant que « candidat antisystème », pointe Marie Peltier. L’historienne développe : « Il y a eu des poncifs conspirationnistes dans tous les discours des candidats à l’élection de 2017. C’est aussi le vice du complotisme : on pense toujours que nous ne sommes pas touchés par ce problème, que ce sont les autres. »

La pensée complotiste s’est en quelque sorte « mainstreamisée », selon les mots de Marie Peltier : « L’imaginaire complotiste est majoritaire dans l’opinion publique, il est logique que l’ensemble des leaders d’opinion s’en emparent, car le complotisme est une arme électorale. Les politiciens ne créent pas vraiment de complotisme, ils surfent dessus. »

Une victoire assurée ?

Convoquer les théories du complot serait-il alors l'arme ultime ? Si le phénomène sait faire du bruit, il est loin de se répercuter automatiquement dans les urnes. Tristan Mendès-France relativise : « Pour l’instant, il y a une pression sociale sur les discours complotistes qui fait qu’ils ne sont pas admis officiellement par la majorité. C’est pour cela d’ailleurs que les politiciens emploient tant d’ambiguïtés, ils ne peuvent pas le dire au grand jour. »

Même tempérance chez Marie Peltier, pour qui il faut nuancer l’efficacité des discours complotistes chez les politiques. Le « cabinet noir » de François Fillon s’est vite essoufflé, tout comme sa carrière politique : « Le complotisme est un mauvais calcul à long terme, et ne rapporte pas tant de voix que ça. Pour les politiques, le pari semble assez superficiel ou à court terme, car un complot en chasse un autre. Et ceux qui se font le plus entendre ne sont pas nécessairement la majorité. »

Par exemple, aussi bruyants que soient les antivax, la majorité de la population se vaccine, loin des discours de Florian Philippot et autres. Toute la limite du complotisme : chassez le réel, il revient au galop.