Génocide au Rwanda : « Kigali attend évidemment des excuses officielles » d’Emmanuel Macron au nom de la France

INTERVIEW Emmanuel Macron se rend à Kigali ce jeudi, vingt-sept ans après le génocide au Rwanda, dans lequel la France a joué un rôle, selon un récent rapport. Une visite qu’analyse Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Ifri

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Emmanuel Macron et Paul Kagamé, le président rwandais, à l'Elysée, le 17 mai 2021.
Emmanuel Macron et Paul Kagamé, le président rwandais, à l'Elysée, le 17 mai 2021. — AFP
  • Emmanuel Macron est attendu jeudi au Rwanda, avec l’ambition de normaliser des relations bilatérales empoisonnées par le rôle joué par la France dans le génocide des Tutsis en 1994.
  • Au cours de ce moment de « solennité particulière » selon l’Elysée, il prononcera un discours très attendu en s’adressant notamment aux « rescapés » de ce génocide, qui a fait plus de 800.000 morts.
  • Certaines associations attendent que le président exprime, au nom de la France, des « excuses » pour le rôle joué par Paris. Des excuses que Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales, juge « probables ».

Onze ans après Nicolas Sarkozy, c’est au tour d’Emmanuel Macron de se rendre à Kigali, dès jeudi et pour deux jours, afin de prononcer un discours sur le génocide des Tutsis au Rwanda, qui a fait plus de 800.000 morts en 1994.

Cette fois-ci, Emmanuel Macron espère normaliser définitivement les relations bilatérales entre Paris et Kigali, empoisonnées par le rôle joué par la France dans le génocide rwandais. Cette visite historique, vingt-sept ans après les faits, signe-t-elle un renouveau dans la relation entre la France et le Rwanda ? Pour le comprendre, 20 Minutes a interrogé Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Pourquoi cette visite intervient-elle maintenant ?

Le 27 mars dernier, à l’initiative d’Emmanuel Macron, l’historien Vincent Duclert a remis un rapport sur le rôle de la France dans le génocide au Rwanda en 1994. Il détaille l’implication du gouvernement de l’époque, celui de François Mitterrand, dans la politique qui a conduit au génocide rwandais.

Si ce rapport écarte la question de la complicité de la France, il reconnaît en revanche la responsabilité du gouvernement de l’époque. C’est une première. Il y a eu d’autres rapports auparavant, mais ça n’avait pas été fait de manière aussi objective, aussi impartiale. Cette visite, c’est en quelque sorte la conclusion, l’aboutissement de ce rapport.

Y a-t-il eu d’autres démarches françaises ces dernières années pour normaliser les relations ?

Oui, certaines ont permis de détendre les relations entre Paris et Kigali, rendant possible cette visite. Ces dernières années, un certain nombre de Rwandais liés au génocide et qui étaient en France ont été arrêtés. Auparavant, peu de choses avaient été faites sur le territoire français en termes d’arrestations. Désormais, la justice française s’y intéresse vivement.

Début avril, la France a également ouvert au public d’importantes archives du gouvernement de François Mitterrand sur cette période, entre 1990 et 1994. C’est la combinaison de ces efforts, comme le rapport de Vincent Duclert et les nombreuses arrestations, qui ont permis de débuter ce rapprochement.

Que peut-on attendre de cette visite ?

Etant donné qu’Emmanuel Macron devrait reprendre la conclusion du rapport de Vincent Duclert, il est assez probable qu’il présente officiellement des excuses pour la responsabilité de la France dans le génocide de 1994. Mais cette visite, c’est aussi l’occasion d’ouvrir un nouveau chapitre. Le temps de la reprise de la coopération est venu. Cette visite pourrait également s’accompagner de contrats économiques ou d’accords diplomatiques, notamment sur le retour d’un ambassadeur français à Kigali, où le poste est vacant depuis 2015. Ça ne changera pas grand-chose, mais c’est symbolique.

Cette visite est-elle historique ?

Oui, elle l’est. Les relations entre la France et le Rwanda sont tendues depuis vingt-sept ans. Désormais, elles sont en voie de normalisation. C’est la première fois qu’un président français va se rendre sur place, à Kigali, depuis le génocide, pour y prononcer un discours sur la responsabilité de la France et peut-être même présenter des excuses. Même si le président Paul Kagamé a affirmé qu’il ne les demandait pas, Kigali attend évidemment des excuses officielles de la France. C’est le moment de le faire. Emmanuel Macron pourrait être le premier à réussir à solder l’inventaire de ce lourd passé.

Pourquoi les relations entre la France et le Rwanda ne se sont-elles jamais détendues ?

Jusqu’à présent, même si la France a fait quelques pas vers le Rwanda, il n’y avait jamais eu de reconnaissance officielle de la responsabilité du gouvernement de François Mitterrand. Désormais, c’est chose faite. On a maintenant un rapport officiel qui indique que la France porte des « responsabilités lourdes et accablantes » dans la tragédie, notamment en étant « demeurée aveugle face à la préparation » du génocide.