Déconfinement : Avec leur café matinal, « Emmanuel Macron et Jean Castex ont voulu symboliser une nouvelle étape »

INTERVIEW Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS spécialisée dans la communication politique, décrypte pour « 20 Minutes » le café partagé par le président de la République et le Premier ministre à l’occasion de la réouverture des terrasses

Propos recueillis par Clément Giuliano
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Emmanuel Macron et Jean Castex boivent un café en terrasse, mercredi 19 mai 2021.
Emmanuel Macron et Jean Castex boivent un café en terrasse, mercredi 19 mai 2021. — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
  • Ce mercredi, peu avant 9h, Emmanuel Macron et Jean Castex ont partagé un café en terrasse devant les caméras des chaînes d’information en continu et les photographes de presse.
  • Le président de la République et le Premier ministre ont ainsi voulu incarner la nouvelle étape du déconfinement, marquée par la réouverture des bars, des restaurants, des cinémas, des théâtres et des musées.
  • « Il y a une tentative de s’attribuer le mérite de cette "libération" », analyse Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS spécialisée dans la communication politique.

Déconfinement, jour 1. Dès le début de la journée, le ton de cette nouvelle étape sur le front de la lutte contre le coronavirus a été donné sur les réseaux sociaux, avec la multiplication des photos de ministres prenant un café en terrasse. De Bruno Le Maire à Elisabeth Borne en passant par Clément Beaune et Jean-Baptiste Djebarri, de nombreux responsables politiques ont célébré publiquement la réouverture des bars et restaurants.

A l’heure du déjeuner, c’est Marlène Schiappa qui a mis en scène son repas en compagnie d’un concurrent de Top chef. Pour le président de la République et le Premier ministre, les chaînes d’information en continu ont même couvert l’événement en direct. Analyse de cette opération de communication politique avec Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS.

Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherches au CNRS, en 2014 (illustration)

Dès le petit matin, Emmanuel Macron et Jean Castex ont pris un café en terrasse sous l’œil des caméras. Du point de vue de la communication politique, quel est l’objectif ?

En premier lieu, il s’agit de jouer sur le principe de la projection ou de l’identification : ressembler à n’importe quel citoyen en prenant plaisir à boire un café en terrasse. Avec cette séquence, ils prétendent qu’ils sont des Français comme les autres. Ensuite, il y a une tentative de s’attribuer le mérite de cette « libération ». Comme l’opinion publique leur a attribué, de manière assez injuste, l’inconvénient du confinement, on espère que cette liberté retrouvée sera attribuée à ceux qui se mettent ainsi en scène.

Enfin, il y a une volonté de symboliser une nouvelle étape, avec le passage d’une période plutôt triste aux désormais fameux « jours heureux » [formule employée par Emmanuel Macron il y a tout juste un an, au moment du premier déconfinement]. Et, bien sûr, l’idée sous-jacente, c’est qu’on va vivre ce changement d’époque avec eux. Je note d’ailleurs que le président de la République choisit d’associer le Premier ministre à cette victoire et à cette transition. Il aurait pu partager un café avec son épouse, le message aurait été différent et plus personnel, plus intime.

Que pensez-vous de la mise en scène de ce café matinal ?

Je ne sais pas dans quelles conditions cette séquence a été réalisée, mais elle semble relativement spontanée. En tout cas, elle ne semble pas avoir été extrêmement mise en scène ni verrouillée par l’Elysée. Cela ne fait pas du tout « communication politique » et apporte même une certaine authenticité. Le chef de l’État n’a d’ailleurs pas fait sa to-do list : il n’a pas de masque à portée de main, un détail qui pourrait s’avérer contre-productif, on traque ce genre de choses !

Une mise à scène à l’opposé de celle de Bruno Le Maire. Sur la photo du ministre de l’Economie, tout semble très organisé. Le cadre est soigné. Bruno Le Maire lit le journal L’Equipe pour montrer qu’il s’intéresse à l’actualité du jour – le retour de Karim Benzema en équipe de France de football. Il y a du gel hydroalcoolique sur la table et un QR code au mur [pour permettre de consulter la carte de l’établissement sans contact]. La seule chose qui manque, finalement, c’est le café ! Ce qui en fait une opération étrangement ratée.

Ce café en terrasse, plusieurs autres ministres l’ont mis en scène sur les réseaux sociaux. Et à ces clichés s’ajouteront ceux des déjeuners, de visites d’expo ou de sorties ciné. Le gouvernement n’en fait-il pas trop ?

Si, mais c’est le reflet du monde dans lequel nous vivons, avec une multiplication des images sur les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux. Nous sommes dans une époque où les médias de masse traitent tous plus ou moins les mêmes sujets, il y a forcément un sentiment de trop-plein. Après, il semble compréhensible que les responsables politiques aient envie, comme tout le monde, de consommer en terrasse ou d’aller au cinéma. A ce compte-là, autant communiquer dessus pour montrer qu’ils sont comme tout le monde.

L’exécutif ne risque-t-il pas de s’exposer si la situation sanitaire venait à se dégrader ?

Si, mais je remarque que la communication de l’exécutif est prudente. Il ne se prive pas d’annoncer les bonnes nouvelles, puisqu’il y en a peu et qu’il espère y être associé, néanmoins, je n’ai pas vu de triomphalisme. Emmanuel Macron a d’ailleurs insisté, à l’issue du café avec Jean Castex, sur la notion de « vivre ensemble le temps présent », suggérant ainsi que la situation pourrait se dégrader. Et il a appelé les Français à « rester prudents » pour « maîtriser l’épidémie ».

L’élection présidentielle est dans moins d’un an. Voyez-vous dans cette opération de communication un acte de campagne ?

Non, pas du tout. Certes, Emmanuel Macron veut retrouver de la confiance et de la sympathie, mais il en a autant besoin pour gouverner que pour être réélu. Il ne profite pas de ce déconfinement pour s’attribuer quoi que ce soit. Dans ses déclarations, la présidentielle ne semble pas être la question. Je crois qu’il le dit avec sincérité.