Présidentielle 2022 : « La victoire d'un candidat hors système est tout à fait probable », estime la journaliste Laetitia Krupa

INTERVIEW Dans « La Tentation du clown », qui paraît ce jeudi, la journaliste politique Laëtitia Krupa estime qu'un candidat inattendu pourrait émerger à quelques mois seulement de l'élection

Propos recueillis par Khadija Toufik

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 L'humoriste Jean Marie Bigard avec un nez de clown, à Paris le 13 décembre 2020
L'humoriste Jean Marie Bigard avec un nez de clown, à Paris le 13 décembre 2020 — LAURENT BENHAMOU/SIPA
  • Dans La Tentation du clown, publié ce jeudi, Laëtitia Krupa imagine l’élection d’un candidat populiste et « hors système » à la présidentielle de 2022.
  • La journaliste politique estime que tous les signaux sont au vert dans l’Hexagone.
  • Eric Zemmour, Jean-Marie Bigard, Michel Onfray, Didier Raoult, Eric Drouet… Les candidats potentiels sont nombreux.

Quarante ans après la candidature avortée de Coluche à l'élection présidentielle, un candidat « hors système » pourrait-il succéder à Emmanuel Macron en 2022 ? Pour Laëtitia Krupa, journaliste politique indépendante, le scénario est hautement plausible. Dans La Tentation du clown, qui paraît ce jeudi aux éditions Buchet Chastel, elle explique que la France pourrait voir émerger une personnalité n’ayant jamais fait de politique, à l’image de Donald Trump aux Etats-Unis. Eric Zemmour, Jean-Marie Bigard, Michel Onfray, Didier Raoult, Eric Drouet… L’autrice – qui examine également des profils plus inattendus – estime que les candidats potentiels sont nombreux… et la conjoncture favorable pour porter l’un d’entre eux à l’Elysée.

Laetitia Krupa, autrice du livre La tentation du clown, aux éditions Buchet Chastel

Vous publiez ce jeudi « La Tentation du clown » sur le risque d’une candidature inattendue à l’élection présidentielle. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Dans un article paru dans Le Monde il y a un an, un conseiller de l’Elysée expliquait qu’un candidat hors système pourrait remporter l’élection présidentielle de 2022. Son hypothèse semblait très sérieuse, j’ai donc décidé de lancer une enquête et je me suis rendu compte qu’effectivement, c’est tout à fait probable.  Coronavirus, crises économique et sociale, défiance envers les élites, puissance colérique des réseaux sociaux… Autant de signaux pour qu’un clown brigue la fonction suprême. La défiance envers les élites et la crise de la démocratie représentative ont ravivé la colère des électeurs, qui estiment que les politiques traditionnels ne sont plus légitimes.

Pour ce livre, j’ai interviewé une cinquantaine d’experts : des sociologues, des politologues, des femmes et des hommes politiques, des conseillers de l’ombre, des journalistes, des historiens…. Tous ont le pressentiment de voir un clown sur la ligne de départ de la présidentielle de 2022. Je pense que ce scénario est plausible à 80 %.

Comment caractérisez-vous un « clown » ? Quel est le concept ?

Attention, ce n’est pas un terme péjoratif. Le mot existe depuis longtemps et vient du jargon politico-médiatique, je ne l’ai pas inventé. La BBC avait surnommé Boris Johnson « Bojo le clown ». Ce terme sert à désigner un candidat « surprise », qui sort du chapeau, que personne n’attendait. Le candidat subversif, hors système, qui n’appartient pas au monde politique.

Si on regarde à l’étranger, beaucoup de ces outsiders sont issus du milieu du cinéma ou de la télévision. C’est le cas du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qui est humoriste, de Donald Trump, ancienne vedette de téléréalité, ou encore de Beppe Grillo, humoriste italien qui a lancé, en 2009, le Mouvement 5 étoiles.

A moins d’un an de la présidentielle, aucun clown n’a encore émergé en France. Michel Onfray, Cyril Hanouna ou Jean-Marie Bigard ont affirmé qu’ils ne se présenteraient pas…

Dans mon livre, je teste dix personnalités qui, potentiellement, peuvent se présenter au scrutin populaire, comme Marion Cotillard ou Juliette Binoche. Il est vrai que si on se réfère aux personnalités que vous venez de citer, nous avons déjà la réponse… Mais ce ne sont que des déclarations. En politique, on ne peut faire confiance à personne, surtout pas à un an du premier tour. Rien ne dit qu’ils tiendront parole.

J’ai l’intime conviction qu’un candidat hors système peut se présenter à la dernière minute. C’est ce qui s’est produit en Ukraine : Volodymyr Zelensky s’est dévoilé à trois mois de l’élection. En France, on peut déposer sa candidature et les 500 signatures jusqu’à six semaines avant le premier tour. Le clown a tout à fait la possibilité de sortir du chapeau en février, par exemple, pour éviter les pièges qui pourraient décrédibiliser sa candidature. Il peut faire campagne sur les réseaux sociaux et se passer des médias traditionnels. Et des maires pourraient donner leur signature à une personnalité qu’ils estimeraient capable de mettre un coup de pied dans la fourmilière politique.

Mais un tel candidat peut-il vraiment être élu en déposant sa candidature à quelques mois seulement du premier tour, comme vous le décrivez ?

Qui vous dit que le candidat n’a pas déjà commencé sa campagne ? Il y a aujourd’hui des espaces qui échappent aux fourches caudines de nos vieilles grilles d’analyse et des sondages, notamment sur Internet. La messagerie privée Signal, par exemple, permet de communiquer de façon chiffrée et sécurisée. En 2016, la victoire de Donald Trump a fait émerger une Amérique que personne n’aurait soupçonnée. Pourquoi la France serait-elle exempte de ce scénario ?

Donald Trump n’a-t-il pas « vacciné » les démocraties vis-à-vis des nez rouges ?

Le poison qu’a inoculé Trump dans nos démocraties continue de se propager. Je pense que nous aurons plusieurs vagues de clowns. La première a commencé en Italie avec Berlusconi [en 1994]. En 2013, c’est l’acteur Beppe Grillo qui s’est révélé. L’Italie est sous populisme depuis quinze ans. Ensuite, on a eu le tsunami Trump.

D’après les nombreux sondages publiés depuis plusieurs mois, le scénario le plus plausible est celui d’un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron au second tour. Qu’en pensez-vous ?

Je n’y crois pas du tout. Il ne faut pas se laisser capturer par ce scénario, qui est joué par des politiques, les médias et les sondages. Il est mis en avant parce que l’offre des partis d’opposition est pléthorique et n’est pas stabilisée. Le clown peut arriver au dernier moment et faire un score au premier tour qui rebatte toutes les cartes de l’élection. Les pronostics des élections présidentielles sont souvent déjoués.

Dans votre livre, vous citez Stéphane Séjourné, proche conseiller d’Emmanuel Macron, qui estime que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen freinent la possibilité du clown…

Ils sont des réceptacles de la colère. Mais personne ne dit que les électeurs ne pourraient leur préférer un candidat apolitique. Il y a une telle défiance que des électeurs pourraient voter pour un candidat qui, selon eux, leur ressemble.

Justement, qui seraient les électeurs du clown ?

C’est très difficile à savoir. Tout le monde pourrait avoir envie de voter pour lui, il ne s’agit pas de stigmatiser une partie de la population. Par exemple, le complotisme gagne aussi bien les classes populaires que les CSP +. C’est un phénomène très symptomatique de l’époque : la société est fragmentée et les groupes sociaux dont on avait l’habitude, les classes populaires par opposition aux élites, n’existent plus. Ce sont des références qui, à mon avis, ont été gommées par les réseaux sociaux et la révolution numérique. Par exemple, les gamers sont une nouvelle typologie sociale. Le scrutin de 2022 peut redéfinir des catégories sociales en France.

De plus, la bipolarisation de la vie politique n’existe plus, et les partis sont en plein délitement. Des candidats pourraient ainsi débarquer sans l’étiquette d’un parti.