Tribune de militaires dans « Valeurs Actuelles » : « L’intervention de l’armée est un vieux fantasme d’extrême droite »

INTERVIEW Pour Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, revient sur les liens entre l’armée et l’ultra-droite après la tribune de plusieurs généraux parue dans « Valeurs actuelles »

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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Plusieurs anciens militaires ont signé une tribune dans Valeurs Actuelles appelant à ne pas laisser la France se déliter.
Plusieurs anciens militaires ont signé une tribune dans Valeurs Actuelles appelant à ne pas laisser la France se déliter. — NICOLAS JOSE/SIPA
  • Une vingtaine d’anciens généraux et un millier de militaires au total auraient signé une tribune dans le journal d’extrême droite « Valeurs Actuelles », sous-entendant une possible « intervention ».
  • Une tribune qui a fait réagir jusqu’à la ministre des Armées, rappelant aux militaires leur devoir de réserve.
  • Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, estime que les liens entre l’armée et l’extrême droite ne sont pas si évidents dans l’histoire française.

Valeurs Actuelles a publié mercredi une tribune lancée par l’ancien officier Jean-Pierre Fabre-Bernadac, appelant Emmanuel Macron à défendre le patriotisme, signée par « une vingtaine de généraux, une centaine de haut gradés et plus d’un millier d’autres militaires », selon l’hebdomadaire d'extrême droite. « Nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation », précisent les signataires, sous-entendant une possible intervention, impression renforcée par la date choisie par Valeurs Actuelles : un 21 avril, soixante ans jour pour jour que après le putsch d’Alger par des généraux français. 

Une tribune dénoncée par la ministre des Armées Florence Parly, rappelant les militaires à leur devoir de réserve. Pour Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite et chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), il ne faut néanmoins pas surestimer les liens entre armée et extrême droite.

Y a-t-il des connivences entre l’armée et l’extrême droite ?

Je ne crois pas en cette thèse. L’armée est composée de professionnels et dispose d’un recrutement beaucoup plus diversifié que lors de la tentative du putsch d’Alger par exemple. Dans les missions les plus périlleuses comme Barkhane ou l’Afghanistan avant, ou même dans des missions plus routinières comme Sentinelle, on a la preuve d’un recrutement socialement très divers et il faut tordre le cou à cette idée d’une armée qui par nature serait liée à l’extrême droite.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien non plus. Des casernements de gendarmes ou des régiments en particulier ont une proportion de vote pour le Rassemblement national supérieure à la moyenne, cela a été attesté, mais cela ne préjuge pas de l’attitude de centaines de milliers de soldats. Qu’il y ait des officiers de droite conservateurs, voire très conservateurs et très imprégnés par une forme de catholicisme intégriste, oui, mais ce sont avant tout des soldats, et un soldat obéit et suit le chef des armées de la France, soit Emmanuel Macron actuellement.

Plusieurs épisodes dans l’histoire de France montrent tout de même des rapprochements entre l’armée et la droite ou l’extrême droite…

Oui mais on n’en est pas là du tout ou on n'en est plus là, et la France a une armée qui est massivement républicaine, loyale et respectueuse des institutions démocratiques, et qui, du sommet à la base, obéit au président de la République. Avec je le répète un recrutement beaucoup plus diversifié.

Revenons sur l'histoire. La droite a eu par le passé la tentation du recours de l’armée, comme avec l’affaire Dreyfus ou le maréchal Pétain, même si pour ce dernier il faut déjà nuancer. Un grand nombre d’officiers supérieurs et d’officiers ne l’ont pas suivi dans sa politique de collaboration notamment. Ensuite, l’armée est loin d’avoir toujours suivi l’extrême droite. Par exemple le 6 février 1934 (une émeute par les ligues d’extrême droite voulant envahir la Chambre des députés), l’armée n’avait pas du tout rejoint le mouvement, au contraire elle avait défendu les institutions.

Et puis, il y a le putsch d’Alger de 1961 et la tentative de l’étendre en métropole, mais justement il faut rappeler que ce putsch fut un échec absolu et retentissant, qui a forcé à la radiation d’un grand nombre de cadres de l’armée. L’armée en tout cas ne l’a pas oublié et aujourd’hui peu de militaires sont prêts à se lancer dans l’aventure, à la fois par loyauté, mais aussi en raison de ce regard sur le passé qui démontre que chaque fois que l’armée tente de prendre le pouvoir ou s’implique trop politiquement, cela se retourne contre elle et elle en ressort très affaiblie.

Si l’armée n’a pas nécessairement de liens avec l’extrême droite, l’inverse est-il vrai ?

Il y a beaucoup de fantasmes de l’extrême droite sur l’idée d’une intervention militaire. Cette idée circulait aussi lors des manifestations du mariage pour tous, lorsqu’un journal d’extrême droite avait lancé un appel aux généraux pour qu’ils renversent le régime. L’armée n’était bien sûr jamais intervenue en ce sens, et avait indiqué ne rien à voir avec ça.

Dans la tribune de Valeurs Actuelles, il s’agit d’une vingtaine d’anciens généraux, dont la plupart étaient déjà connus pour des positions et des discours similaires à celui-ci. On n’a pas vu des nouvelles têtes d’affiche ou médiatiques signer cette tribune, ce qui là aurait été inquiétant. Mais en l’état, une intervention de l’armée en faveur de l’extrême droite – ou de n'importe quel camp politique – reste un fantasme alimenté par une mouvance très réduite et retraité de l’armée, et non pas une menace réelle.