Dîners clandestins : Comment fait-on taire la rumeur en politique ?

DISCOURS Après un reportage de M6 sur des dîners dans des restaurants clandestins, la rumeur de la présence supposée d’un ou plusieurs ministres enfle

Manon Aublanc

— 

Emmanuel Macron au téléphone. (illustration)
Emmanuel Macron au téléphone. (illustration) — JOHN THYS / POOL / AFP
  • Dans un reportage de M6 sur des dîners dans des restaurants clandestins en plein confinement, l’une des personnes interviewées a affirmé que plusieurs ministres étaient présents à cette soirée.
  • L’exécutif nie la présence de tout ministre à ces repas. De son côté, le parquet de Paris a ouvert une enquête.
  • Mais comment fait-on taire la rumeur en politique ?

Une rumeur qui a transformé une polémique en une affaire d’Etat. Dans un reportage, diffusé vendredi dernier par M6, sur des dîners clandestins à Paris en pleine épidémie de coronavirus, l’un des organisateurs, identifié comme étant Pierre-Jean Chalençon, a affirmé avoir « dîné dans la semaine dans 2/3 restaurants clandestins » avec « un certain nombre de ministres ».

Si le collectionneur, également propriétaire du palais Vivienne qui aurait accueilli l’un des dîners clandestins, est revenu sur ses déclarations, évoquant une « blague » et « un poisson d’avril », il n’en fallait pas plus pour lancer une véritable chasse à l’homme. Qui sont les ministres qui ont participé à ces dîners ? Aucun d’entre eux, répond l’exécutif, qui nie la présence de tout ministre à ces repas. Mais une fois lancée, difficile de faire taire une rumeur.

Les réseaux sociaux, vecteurs de rumeurs

Pour Philippe J. Maarek, professeur de communication politique à l’Université Paris Est – UPEC et auteur de Communication et Marketing de l’Homme Politique (LexisNexis), il est très difficile, voire quasiment impossible, d’arrêter une rumeur : « Les conseillers des politiques font tout pour les éviter car ils savent à quel point c’est difficile d’endiguer une rumeur une fois lancée. C’est d’autant plus compliqué qu’une rumeur est quelque chose d’insaisissable, on ne sait pas d’où elle vient », explique-t-il.

L’exercice est encore plus dur depuis l’apparition des réseaux sociaux : « Avant les réseaux sociaux, la rumeur se diffusait plus lentement, il fallait d’abord qu’elle arrive aux oreilles de la presse classique avant d’être connue du grand public. Maintenant, c’est un mal qui a beaucoup plus d’importance et de capacité de destruction », juge Alexandre Eyries, enseignant chercheur HDR en communication politique à l’Université de Bourgogne Franche Comté et auteur de La communication 3.0, aux Editions universitaires de Dijon (EUD). « Avec la montée en puissance des réseaux sociaux, les rumeurs circulent très vite, car l’information se diffuse très vite. Ça crée des situations explosives qu’il faut déminer très rapidement », ajoute l’enseignant.

Une communication de crise

Les « déminer », oui, mais comment ? D’abord, tout simplement, en ne faisant rien, en laissant la rumeur mourir d’elle-même : « Moins on en parle, plus la rumeur va s’éteindre vite », avance Philippe J. Maarek, qui cite l’exemple de l’affaire de la Porsche de DSK. En 2011, Le Parisien avait publié une photo de Dominique Strauss-Kahn, potentiel candidat à la primaire socialiste, et de sa femme, Anne Sinclair, montant dans une Porsche. La voiture s’était avérée être celle de Ramzi Khiroun, un ami du couple qui se chargeait de sa communication. «  La photo avait fait polémique, mais DSK n’avait rien dit et la rumeur s’était lentement éteinte d’elle-même », illustre le professeur.

D’autres choisissent la solution inverse : la communication de crise. « On peut choisir de démentir, de montrer que la rumeur est fausse, qu’il n’y a pas eu de manquements. L’idée, c’est d’arriver à répondre point par point et d’éteindre l’incendie en mettant en avant les éléments de preuves », propose Alexandre Eyries. Mais pour Philippe J. Maarek, cette technique peut avoir l’effet inverse : « Une fois que vous avez une mauvaise image, même si vous essayez de vous justifier, de prouver le contraire, vous la gardez. Nicolas Sarkozy, par exemple, à partir du moment où il a eu une image bling-bling, il n’a jamais pu s’en défaire. Pour la rumeur, c’est pareil, c’est un poison », analyse le professeur de communication politique.

Aucune certitude d’éteindre la rumeur

Faut-il alors détourner l’attention pour faire taire la rumeur ? Pour Philippe J. Maarek, cette troisième solution est « violente mais efficace » : « Une nouvelle rumeur peut permettre d’annihiler une rumeur antérieure. Un ministre concerné par une rumeur peut, par exemple, faire taire la rumeur en annonçant qu’il lance une nouvelle initiative politique importante ou un nouveau projet de loi », suggère-t-il. Pour autant, « aucune de ces possibilités ne vous donne de certitude absolue d’extinction de la rumeur », estime-t-il.

Celle-ci peut même avoir des conséquences imprévisibles. C’est le cas de celle lancée par Donald Trump sur son compte Twitter pendant son mandat sur l’origine chinoise de l’épidémie de coronavirus. « Des Américains d’origine asiatique se font agresser en ce moment parce que Donald Trump avait systématiquement fait référence au Covid-19 comme “le virus chinois” », explique Philippe J. Maarek. Ne rien dire, démentir ou détourner l’attention… Quelle que soit la technique choisie, faire taire une rumeur s’avère être plus difficile que prévu : « Si je ne dis rien, on vous dit "qui ne dit mot consent". Si je proteste en démentant, ça paraît tout de suite suspect, la situation est inextricable », conclut Alexandre Eyries.