Coronavirus : « Après la crise sanitaire une réflexion sur nos institutions sera inéluctable »

INTERVIEW Pour Bruno Cautrès, chercheur au Cévipof, la gestion de la crise sanitaire en France est dans la logique de la Ve République

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Emmanuel Macron, tout seul. (archives)
Emmanuel Macron, tout seul. (archives) — STEPHANE MAHE / POOL / AFP
  • En boycottant les votes organisés à l’Assemblée nationale et au Sénat sur les nouvelles restrictions sanitaires, les oppositions ont voulu dénoncer ce qui est pour elles un problème institutionnel dans la gestion de la crise.
  • Le président de la République déciderait de tout, tout seul et généralement dans le secret. Mais c’est malgré tout la logique de la Ve République, où l’exécutif a beaucoup de pouvoir.
  • Bruno Cautrès espère que la sortie de crise et la présidentielle 2022 seront l’occasion de tirer les leçons des limites des institutions. Celles-ci ne sont, d’après lui, pas loin d’être atteintes dans une sorte de crise permanente qui ne date pas du Covid-19.

Une nouvelle fois cette semaine Emmanuel Macron a parlé et des restrictions des libertés se sont imposées. Sans autre forme de procès. Le Parlement a bien voté une déclaration du gouvernement sur ces nouvelles mesures sanitaires contre le coronavirus, mais même un « non » des deux chambres n’aurait rien changé : les décisions étaient déjà prises. Pour protester contre cet état de fait, les oppositions ont, en bloc ou presque, boycotté les votes organisés à l’Assemblée nationale et au Sénat. Dans ce dernier, où les macronistes sont très minoritaires, 87 % des sénateurs et sénatrices n’ont pas pris part au vote.

Les oppositions, à droite et gauche, ne contestent pas forcément le bien-fondé des mesures sanitaires, mais dénoncent un problème institutionnel majeur: le président de la République déciderait de tout, tout seul et généralement dans le secret. 20 Minutes a demandé au chercheur au Cévipof et au CNRS Bruno Cautrès si la crise sanitaire agissait comme un révélateur de la concentration des pouvoirs chez le président.

Peut-on dire que la crise sanitaire est révélatrice d'un exercice solitaire du pouvoir en France ?

Evidemment que la gestion de la crise est révélatrice du modèle de décision dominant dans le régime présidentiel français. Si on se compare à l’Allemagne, je crois qu’Angela Merkel n’a fait qu’une allocution télévisée et fait ses annonces aux présidents des régions d’abord. Nous, au contraire, on a eu de multiples allocutions d’Emmanuel Macron, et tout le grand cirque médiatique qui les précède où pendant des journées entières on fait des supputations sur l’état d’esprit du président de la République… Ça traduit cette prédominance présidentielle et cette concentration du débat public depuis un an sur les modalités des décisions du chef de l’Etat, attendues comme des oracles.

En même temps, on ne peut pas totalement caricaturer les choses. L’appareil de décision de l’exécutif est fait de multiples concertations avec le conseil scientifique, des experts… Le président de la République ne décide pas comme ça sans avoir consulté les avis de nombreuses personnes. Donc ce n’est pas tout blanc ou tout noir. Mais c’est quand on compare l’exécutif français aux autres exécutifs européens que l’effet de contraste révèle bien la particularité française.

L’exécutif au fond ne dépasse pas les lignes jaunes, il va finalement au bout des possibilités de la Ve République, qui lui donne beaucoup de pouvoir…

Oui, tout à fait. C’est pour ça que ça reflète bien cette dimension présidentielle de la Ve République. On dit de cette constitution qu’elle est « semi-présidentielle », par opposition au régime américain. Ici il y a un premier ministre, qui dépend de la majorité parlementaire. Cette gestion de la crise est dans la logique de la Ve République. En même temps depuis un an nous avons fait l’expérience à de multiples reprises des limites de cette logique.

Quelles sont ces limites ?

La Ve République a été conçue dans une situation de crise et pour un homme exceptionnel, le général De Gaulle, bien évidemment. Mais nos institutions doivent d’abord et avant tout assurer le fonctionnement démocratie ordinaire. C’est là qu’est la tension : ce n’est pas parce qu’on a tel usage de la Ve République en temps de crise que ça veut dire que ça doit être l’ordinaire. Or, nous ne sommes pas entrés en crise en mars 2020 mais en novembre 2018 avec les « gilets jaunes » puis avec la réforme des retraites un an plus tard. J'ajouterai même à l'origine l'affaire Benalla quand Emmanuel Macron lance : "S'ils veulent un responsable, qu'ils viennent le chercher." 

Ces crises mettent toutes à un moment donné en question le modèle politique et le mode de décision en France. Je pense qu’à la sortie de la crise sanitaire il sera assez inéluctable qu’il y ait des réflexions et des propositions pendant la présidentielle de 2022 sur la question des institutions. C’est comme ça qu’il faut interpréter les prises de position de l’opposition, qui ont organisé un tir de barrage contre le mode de décision solitaire du président de la République.

N'y a-t-il pas une accoutumance à la concentration du pouvoir ? Le modèle peut être séduisant pour un parti d’opposition qui peut se dire : « Si je gagne je peux faire à peu près ce que je veux. » Difficile de réformer dans ces conditions, non ?

Sauf si au bout d’un moment nous tirions comme conclusion que nous allons de crise en crise et qu’il va quand même falloir faire quelque chose. Imaginons que dans six mois on voit d’Emmanuel Macron dévisser dans les sondages voire n’est pas en mesure de se représenter, on serait quand même à une succession de trois présidents qui ne font qu’un seul mandat. Si on ne tire pas des conclusions sur nos institutions à partir de ce constat, c’est vraiment désespérant.

La question du modèle politique français, de ce qui ne va pas institutionnellement, c’est le cœur de la campagne de 2017. Quand En Marche est allé frapper à 250.000 portes à partir de l’été 2016, il est ressorti que quand on demandait aux gens « qu’est-ce qui ne va pas en France » la réponse était « la politique et le modèle politique » pas le chômage, l’insécurité ou l’hôpital. Trois des quatre candidats arrivés en tête du premier tour de la présidentielle portaient un important projet de réforme institutionnelle. La preuve c’est que la première loi d’Emmanuel Macron c’est celle sur la confiance dans la vie politique. Cela ne date pas de la crise sanitaire ni d’Emmanuel Macron mais c’est une question latente que de savoir si notre modèle politique peut continuer d’être appliqué de la même manière qu’il y a soixante ans.