EELV : « Toutes ces polémiques montrent que l’écologie devient une concurrente pour le pouvoir », pense un spécialiste

INTERVIEW Daniel Boy, directeur de recherche à Science Po, estime que les écologistes sont désormais perçus comme des concurrents potentiels pour le pouvoir et que, par conséquent, leurs adversaires ne leur font pas de cadeaux

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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Gégory Doucet, le maire EELV de Lyon, avait critiqué l'été dernier le Tour de France parce que machiste et polluant. (archives)
Gégory Doucet, le maire EELV de Lyon, avait critiqué l'été dernier le Tour de France parce que machiste et polluant. (archives) — Christophe Ena / AFP / POOL
  • Léonore Moncond’huy, la maire EELV de Poitiers, est au centre d’une polémique pour avoir refusé une subvention à deux aéroclubs.
  • Cet épisode n’est que le dernier dans la grande série des polémiques contre les nouveaux maires EELV depuis les dernières municipales.
  • Le parti est la fois « victime » de son nouveau statut dans la vie politique et du système médiatique tel qu’il fonctionne, pense le directeur de recherche à Science Po, Daniel Boy.

Le bingo des polémiques sur les maires EELV continue, et le gros lot n'est plus très loin : après Lyon, Bordeaux, Strasbourg voici Poitiers. Léonore Moncond’huy, élue elle en juin dernier, a refusé une subvention publique à deux aéroclubs, dont un organisant des baptèmes de l'air pour des enfants en situation de handicap. Elle est aujourd’hui prise à partie par de nombreux élus de droite et d'extrême droite sur les réseaux sociaux, ainsi par le secrétaire d’Etat aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari. Au centre de la polémique, cette déclaration lors du conseil municipal du 29 mars : « C’était mon rêve d’enfant de prendre l’avion pour aller à l’autre bout du monde. Mais je pense que vous ne vous rendez pas compte des rêves dont on doit préserver les enfants. L’aérien, c’est triste, ne doit plus faire partie des rêves d’enfants aujourd’hui. »

Cette nouvelle « polémique » est à ranger dans le dossier des nouveaux maires EELV, qui les ont enchaînées depuis la rentrée : il y a eu le Tour de France « machiste et polluant » et les repas végétariens à Lyon, le sapin de Noël « mort » à Bordeaux, etc. A chaque fois le modèle semble être le même. 20 Minutes a voulu essayer de comprendre le mécanisme de ces polémiques avec le directeur de recherche à Science Po, Daniel Boy.

Pourquoi les maires EELV sont-ils aussi souvent au cœur de polémiques ?

L’écologie politique a très longtemps paru être si loin du pouvoir central. Au fond, leurs opposants s’en fichaient un peu. Et je crois que le statut est en train de changer. Je place la bascule aux européennes de 2019, avec leurs 13 %. Et puis il y a eu leurs succès aux municipales, dans une petite partie de la France, certes, mais si on calcule leur score là où il était présents, leur score est de l’ordre de 13 % quand même.

Tout cela montre que l’écologie devient une concurrente pour le pouvoir et on se demande, tout à coup, si elle ne pourrait pas remporter des régions, ce qui n’est pas du tout évident. Mais, en tout cas, l’écologie politique devient plus que du poil à gratter et quelque chose qui paraît menaçant aux yeux de ceux qui ont la conviction que ce n’est pas sérieux, dangereux pour la croissance, des gens malfaisants, etc.

Ce sont des attaques « en défensif » ?

Oui tout à fait. C’est l'accusation fréquente de « l’écologie punitive », qui dit qu’au fond l’écologie ce n’est pas bien parce que ça nous construit un monde triste, un monde sans plaisirs, un monde ossifié… C’est d’ailleurs original, ce concept d’écologie « punitive » : dans une société, il y a des règles, et quand des gens enfreignent ces règles il y a des sanctions. La question est de savoir à quel niveau on met la règle. Mais ces attaques contre les écologistes sont facilitées par le fait que certaines déclarations, sur le sapin de Noël ou le Tour de France, étaient quand même maladroites. Et quand il y a maladresse, les adversaires ont beau jeu de leur taper dessus.

Quand on regarde ces polémiques, on a l’impression qu’elles prennent parce qu’on s’attaque à une sorte de « bon sens populaire » ?

Oui c’est vrai, notamment sur le cas du Tour de France, qui est quelque chose de profondément populaire. Là, je crois que Grégory Doucet, le maire de Lyon, a fait une erreur. Idem sur le sapin de Noël [à Bordeaux]. Il y a effectivement danger pour les écologistes à partir du moment où leur position paraît « antipopulaire », parce que c’est une pratique commune, difficile à remettre en question.

Même chose sur la polémique sur les repas sans viande à la cantine ?

En France, comme dans la plupart des pays industriels, il y a de plus en plus de prudence vis-à-vis de la viande : on en mange moins. Pour des raisons écologistes ou pas. Mais, dans un pays comme la France, le « pays de la gastronomie », ça reste un sujet délicat. Et ça peut rejoindre la critique « antipopulaire » car ceux qui adoptent le végétarisme, le véganisme ou la simple réduction de la viande, c’est évidemment plutôt des gens avec un niveau d’études élevé. Donc on peut le raccrocher aux polémiques sur le sapin de Noël et le Tour de France. C’est un peu dangereux pour les écologistes, surtout quand leur position n’est pas bien expliquée.

Les écologistes renvoient une image de gens riches et bien élevés, ce qui n’est pas totalement faux. Il n’y a qu’à voir leurs succès électoraux dans les grandes villes et dans des quartiers aisés, avec des gens diplômés. Toutes les études le montrent. Donc, quand il y a un message d'un élu écologiste qui laisse entendre qu’au fond, ils ne sont pas du côté du peuple, ça renforce cette image.

Ces polémiques partent de phrases ou de décisions qui peuvent paraître parfois anodines mais, après, impossible pour ces maires EELV de reprendre la main pour s'expliquer.

C’est tout le problème de la communication publique : quand un politique émet quelque chose dans le champ public et que c’est repris par les médias, par les adversaires, l’interprétation qui en est faite peut être tueuse pour celui qui a parlé. C’est arrivé plein de fois à Emmanuel Macron, qui n’est pas le dernier communicant. Je pense aux « premiers de cordées », etc. On prend un truc, on le retire du contexte, on retire l’explication qui vient après parce qu’on n’en tient pas compte, et ça devient un boulet. Les écolos ne sont pas les seuls à subir ce traitement. D’un côté les médias font leur boulot, de l’autre, les adversaires politiques exploitent une faille… Après tout, la chose a été dite, mais pour revenir en arrière, c’est comme pour remettre le dentifrice dans le tube.

Ces petites phrases des maires EELV sont souvent repérées et popularisées par des groupes de droite voire d’extrême droite, avant d’être reprises par des membres de la majorité, voire de la gauche. Comment on explique ce cheminement ?

C’est assez logique que les critiques viennent de ces endroits car sont ceux qui sont les plus opposés à l’écologie politique, qui sont sur cette rhétorique de « l’écologie punitive ». Quant à l’actuelle majorité, on sait bien qu’elle est embêtée sur l’écologie. Elle essaye défendre une écologie dite « pragmatique » et EELV fait tout pour expliquer que ces « petits pas » ne suffisent pas.

Si des membres de la majorité reprennent ces polémiques c’est qu’elles sont une manière de tomber sur les écologistes, cette fois plus avec l’argument « antipopulaire ». Enfin à gauche on essaye souvent d’être plus prudent avec ceux qui sont probablement les partenaires pour la prochaine élection.