Marseille : « Du clientélisme ? Bien sûr que j'en ai fait ! », reconnaît Jean-Claude Gaudin

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de ses mémoires, l’ancien maire de Marseille Jean-Claude Gaudin a longuement reçu « 20 Minutes » chez lui pour évoquer sa carrière politique

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Jean-Claude Gaudin, chez lui le 31 mars 2021, jour de la sortie de ses mémoires
Jean-Claude Gaudin, chez lui le 31 mars 2021, jour de la sortie de ses mémoires — Laurent Chamussy / SIPA pour 20 Minutes
  • L’ancien maire de Marseille Jean-Claude Gaudin publie ce mercredi ses mémoires aux éditions Albin Michel.
  • Dans ce livre, Jean-Claude Gaudin tente de réhabiliter son bilan politique après un quart de siècle à la tête de la deuxième ville de France.
  • Dans un entretien accordé à 20 Minutes, l’ancien maire revient sur sa carrière politique, notamment la rue d’Aubagne.

Dans une petite rue du quartier tranquille de Mazargues, au sud de Marseille, Jean-Claude Gaudin attend, assis dans son fauteuil. La porte de la maison familiale dans laquelle l’animal politique a vécu toute sa vie est entrouverte, et laisse apercevoir fièrement les photos du dernier conseil municipal qu’il a présidé. Comme pour mieux rappeler que l’heure est venue pour l’ancien maire de Marseille, resté à la tête de la ville pendant un quart de siècle, d’écrire l’Histoire, à l’aube de ses 82 ans.

Dans ses mémoires, Maintenant je vais tout vous raconter, parues ce mercredi aux éditions Albin Michel, Jean-Claude Gaudin a décidé de faire « solde de tout compte », comme il le confie à 20 Minutes, sur cette vie politique exceptionnellement longue et mouvementée. Et tente au passage de réhabiliter son bilan critiqué de toute part…

Lors de vos derniers vœux à la presse, vous qui avez consacré toute votre existence à la politique, vous craigniez un choc une fois vos fonctions quittées. Qu’en est-il ?

Il y a un an que j’ai quitté toutes les responsabilités et je supporte cette séparation mieux que ce que j’avais prévu. Mais il m’arrive de me réveiller tout d’un coup la nuit en croyant que je suis toujours le maire !

Pourquoi avoir décidé de ne pas vous représenter en 2020 ?

J’approche maintenant de mes 82 ans. Je ne vais pas rester toute ma vie maire de Marseille. C’est l’âge, c’est l’évolution des choses. Aujourd’hui, il y a toute une équipe d’hommes et de femmes, jeunes, qui s’engagent dans la vie politique, qui travaillent avec des ordinateurs, avec Internet, avec toute sorte de choses qui ne m’ont pas été données quand j’étais jeune et que je me suis engagé dans la vie politique.

Vous avez hésité à vous représenter en 2014. N’était-ce pas le « mandat de trop », comme l’a dit Renaud Muselier ?

Ce sont les Marseillais qui le décident, pas X ou Y. Les Marseillais en 2014 m’ont donné ma plus belle victoire électorale. Bien sûr que non, ce n’était pas le mandat de trop. On parle toujours des écoles, de la rue d’Aubagne, mais on ne parle pas de tout ce qui était bien et de tout ce que j’ai pu faire.

Ce dernier mandat a effectivement été ponctué de polémiques. Est-ce que cela a pesé dans votre décision de tout arrêter ?

Ce n’est pas les polémiques. C’est le drame de la rue d’Aubagne qui effectivement a terni la fin de mon mandat de 2014. L’effondrement de deux immeubles a entraîné la mort de huit personnes à qui je pense très régulièrement. Ça a soulevé une polémique sur l’habitat insalubre dans les centres anciens des villes.

Dans votre livre, vous écrivez qu’on vous aurait fait, à tort, « porter la responsabilité morale, sinon pénale, de la rue d’Aubagne ». Pourquoi ?

Lorsqu’il y a un incendie rue de Trévise à Paris qui entraîne la mort de quatre personnes, prend-on Madame Hidalgo pour responsable ?

La question est différente ici, car on parle là d’une compétence municipale, d’arrêtés de péril…

(Il coupe) On parle d’une copropriété privée, le 65 dont les experts disent aujourd’hui que c’est elle qui s’est effondrée en premier. A côté, il y avait un bâtiment, le 63, qui appartenait à Marseille Habitat qui était vide, muré, puisqu’il avait fallu à cette institution dix ans pour faire partir les locataires qui étaient là. Point final.

Mais la ville a tardé à répondre aux signalements sur le danger que représentaient ces immeubles…

Pas du tout. Des experts étaient venus au 65 et on a suivi les préconisations des experts. Tout a toujours été observé. Il y a une espèce de légende. L’adjoint compétent, monsieur Ruas, a toujours tout vérifié et pris les arrêtés de péril qu’il fallait.

Il a été depuis mis en examen. Êtes-vous donc confiant sur la suite pour lui ?

Mais bien entendu !

En parlant de votre ancienne équipe, vous dites de Bruno Gilles, ancien maire de secteur et président de la fédération départementale LR, qu’il était un maire « clientéliste jusqu’à la caricature »…

(Il coupe) Tout à fait !

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire qu’il était très attentif. Rien qui ne se passait dans le 4e et 5e arrondissements ne lui échappait. Il était très insistant pour faire embaucher à l’Hôtel de ville ou à l’AP-HM des gens qu’il connaissait. C’est ce que, communément, vous appelez le clientélisme. Qui n’en a pas fait, de clientélisme ?

En avez-vous fait, vous ?

Bien sûr ! Tout le monde en a fait. Moi, ce sont les habitants de Mazargues qui venaient me parler de leurs enfants. Et lorsque leurs enfants avaient fait des études substantielles, j’ai toujours essayé de les aider à trouver un emploi. Je n’ai pas toujours réussi. Mais je l’ai fait.

Comprenez-vous que cela puisse choquer ?

Non, ça ne doit pas choquer. Pourquoi cela choquerait ? L’élu est au service de tous. Si quelqu’un vient demander quelque chose à un élu, l’élu tente de donner satisfaction si ça correspond, bien entendu, aux règles et aux lois de notre pays.

Vous avez été récemment visé par une enquête du PNF. Comment l’avez-vous vécu ?

Il aura fallu que j’attende 82 ans pour qu’un matin sonnent à ma porte des gendarmes et deux juges. Dès qu’ils sont venus, je leur ai dit : « Vous êtes chez vous. » Ils ont tiré au fur et à mesure des dossiers. Ils ont été très intéressés par mes bibliothèques. Et au bout de deux heures à peu près, je leur ai dit : « Si c’est mes archives municipales que vous voulez voir, elles se trouvent dans mon garage. » Tout était bien empaqueté. Ils ont pris quelques dossiers. Ils sont aussi allés dans ma maison de campagne, à Saint-Zacharie. Ils n’ont vu que les bibliothèques et les cassettes de Game of Thrones, les Tintin et Milou de la création. Heureusement, ils ne sont pas trop tombés sur les revues porno. J’en avais quand même un peu mais ils ne les ont pas vues !

Que cherchait-il à savoir selon vous ?

S’il y avait des emplois fictifs à la ville de Marseille. Il n’y a pas d’emploi fictif à la ville de Marseille et il n’y en a jamais eu. Mais à mon cabinet de maire, j’ai gardé cinq personnes qui avaient dépassé 70 ans. Ça s’appelle en termes journalistiques détournement de fonds publics, recel, abus de confiance… Ces cinq personnes ont toujours travaillé, et même beaucoup !

Comment avez-vous vécu votre garde à vue ?

Bon, elle était traditionnelle. On vous dit d’arriver à 8 h 30. Deux gendarmes me disent : « On va vous poser 120 questions. Il y en a pour toute la journée ». Je demande si on peut commencer. « Ah non, tant que le médecin ne vient pas vous prendre la tension, on ne commence pas ! ». Un jeune médecin bien sympa arrive à dix heures. Pendant ce temps-là, on attend dans le bureau. Après, à 13 h 30, les gendarmes me disent qu’ils vont déjeuner et que je peux demander un sandwich. Ce que je fais ! On me met dans un bureau à côté, et je ne sais pas si le gendarme est là pour me surveiller ou pour me tenir compagnie. En tout cas, il me dit tout de suite : « Vous savez, mon papa était député RPR de Meaux ! » (rires). A 15 heures, je commence à demander si on ne peut pas recommencer l’audition. On recommence et ça dure jusqu’à 20 heures.

Mais avez-vous compris qu’on vous place en garde à vue ?

Je crois que c’est naturel. Ça fait partie de la procédure du nouveau parquet financier, voilà tout.

Tout au long de ce livre, vous défendez votre bilan. Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre vie politique ?

Je ne regrette absolument rien. J’espère qu’on retiendra que j’ai développé Marseille, que j’ai évité que des industries comme Haribo ne s’en aillent de la ville. J’ai transformé cette ville en ville touristique. J’espère que, un jour, on ne me parlera pas que des écoles et que de la rue d’Aubagne.