Quelle place pour l'excuse en politique ?

COMMUNICATION Emmanuel Macron a refusé de présenter toute excuse pour ne pas avoir reconfiné en janvier

Jean-Loup Delmas
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Emmanuel Macron a refusé ce jeudi de présenter ses excuses pour la situation sanitaire en France
Emmanuel Macron a refusé ce jeudi de présenter ses excuses pour la situation sanitaire en France — Jacques Witt/SIPA
  • Ce jeudi, Emmanuel Macron a refusé de présenter des excuses pour sa décision de ne pas reconfiner fin janvier.
  • Depuis le début de la crise sanitaire, l’exécutif se garde bien de toute repentance sur sa gestion de l’épidémie, un choix fait par d’autres gouvernements en Europe.
  • L’excuse est-elle vraiment un tabou en politique ?

Depuis le début de la crise sanitaire, et même bien avant, les comparaisons entre la France et l’Allemagne fusent, tant leurs gestions divergent. Cette semaine nous a offert un nouveau grand écart entre le Rhin, avec d’un côté, la chancelière Angela Merkel présentant ses excuses pour avoir fait machine arrière sur de nouvelles restrictions envisagées pour Pâques, tandis qu’Emmanuel Macron se refusait à tout mea culpa pour ne pas avoir confiné fin janvier.

Un discours présidentiel fortement critiqué, mais qui résume bien comment l’excuse est bannie du langage de l’exécutif. Avant le président, le Premier ministre Jean Castex s’était également refusé à tout « regret » au sujet de la gestion sur  le live Twitch de Samuel Etienne lors de ce mois de mars, tout comme le ministre de la Santé Olivier Véran sur la question des masques. L’excuse est-elle un tabou politique ?

Cachez ces faiblesses que je ne saurais voir

« La plupart du temps, les politiques n’aiment pas s’excuser, car pour eux, c’est la preuve d’une faillite et d’une faiblesse », soutient Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la communication à l’Université de Bourgogne-Franche Comté et auteur du livre Communication politique 3.0. Et dans une époque où l’opposition politique et l’attention médiatique tirent à boulets rouges au moindre couac, « le politique est convaincu que reconnaître une faute est le meilleur moyen de donner le bâton pour se faire battre ».

Ce sentiment serait encore pire en France au nom d’une arrogance propre au pays, selon Axel Assouline, conseiller en communication et intervenant à la Sorbonne : « Nous descendons d’une monarchie de droit divin ou l’on ne s’excusait pas. Ajouté à cela l’héritage normatif français et la Ve République avec sa figure tutélaire du président semi-monarque, incarné au premier plan par de Gaulle… »

La vertu de l’excuse

Mais les politiques font-ils vraiment le bon choix en bannissant l’excuse de leur vocabulaire, a fortiori dans cette période de crise sanitaire ? Certes, paraître insubmersible et garder son cap « quoiqu’il en coûte » peut sembler rassurant dans un monde incertain, « mais ce que la population attend du gouvernement, c’est de l’humanité et du cœur », tranche Alexandre Eyries, pas l’infaillibilité. Même constat chez Axel Assouline, pour qui l’époque est à la vulnérabilité chez les politiques plus qu’à la posture invincible : « Personne n’attend de quelqu’un, même du président de la République, qu’il soit infaillible. La base de la confiance entre un peuple et un président est la confiance. Et tenir un cap n’empêche pas de s’excuser. Les Français attendent de leurs leaders qu’ils aient une posture d’honnêteté, d’humilité et de franchise. »

Et si le surhomme semblait plaire chez un de Gaulle ou un Louis XIV, l’époque a changé, et ne jamais présenter d’excuses ni revenir sur ses décisions peut désormais paraître comme de l’arrogance mal placée. « Aujourd’hui, la population est défiante envers la classe politique et la trouve hors-sol. Passer pour un surhumain, c’est encore plus se couper du monde », juge Alexandre Eyries. Pour Axel Assouline, l’excuse permet justement à celui qui la prononce d’être plus authentique, sincère, plus humain.

La bonne occasion

Preuve en est, lorsque Boris Johnson s’était excusé pour la gestion sanitaire catastrophique du Royaume-Uni lors du cap des 100.000 décès du coronavirus, sa cote de popularité avait légèrement augmenté. Idem pour Angela Merkel et sa marche arrière sur Pâques, plutôt saluée, malgré quelques polémiques. En Allemagne, le journal Der Spiegel a salué l’honnêteté de la chancelière à reconnaître ses torts, tout comme le Süddeutsche Zeitung.

Emmanuel Macron aurait-il dû s’en inspirer ? La situation est très différente, relève Axel Assouline : « Angela Merkel est en fin de mandat après seize ans, elle n’a plus rien à prouver et n’a plus d’élection par la suite. Le contexte était en plus favorable à des excuses, vu qu’elle renonçait à des mesures plus strictes. En s’excusant, elle offrait plus de liberté aux Allemands. » Sans compter une Allemagne plus versée dans la tradition de l’excuse et de la repentance après la Seconde Guerre mondiale. Situations bien différentes donc, et l’enseignant rappelle qu’une bonne excuse dépend avant tout d’un bon contexte. On s’excuse pour la comparaison.