Rwanda : Un rapport pointe les « responsabilités lourdes et accablantes » de la France dans le génocide sur les Tutsi

POLITIQUE Une commission d’historiens a rendu ce vendredi les conclusions de son rapport

20 Minutes avec AFP

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Les crânes de victimes du génocide rwandais à Nyamata, au Rwanda
Les crânes de victimes du génocide rwandais à Nyamata, au Rwanda — PHIL MOORE AFP

La France « est demeurée aveugle face à la préparation » du génocide des Tutsi du Rwanda de 1994 et porte des « responsabilités lourdes et accablantes » dans la tragédie, selon les conclusions du rapport d’une commission d’historiens publié ce vendredi.

Ce rapport très attendu, remis au président Emmanuel Macron, pointe dans ses conclusions « la faillite de la France au Rwanda » entre 1990 et 1994, et son « aveuglement » face à la dérive génocidaire du régime « raciste, corrompu et violent » du président hutu Juvénal Habyarimana. Et ce, « en dépit des alertes lancées depuis Kigali, Kampala ou Paris », précisent les conclusions du rapport.

« Responsable » mais pas « complice » ?

Il souligne cependant que « rien ne vient démontrer » que Paris s’est rendu « complice » du génocide qui a fait au moins 800.000 morts selon l’ONU entre avril et juillet 1994. Le document consulté par l’AFP avant sa publication officielle insiste sur la responsabilité cruciale du président socialiste de l’époque, François Mitterrand, dans cette politique.

« Cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d’une volonté du chef de l’Etat et de la présidence de la République », écrivent les quatorze historiens de la Commission, qui ont passé au crible des dizaines de milliers d’archives françaises pendant deux ans. François Mitterrand entretenait « une relation forte, personnelle et directe » avec Juvénal Habyarimana, soulignent-ils.

Des livraisons d’armes au régime Hutu

Cette relation, doublée « d’une grille de lecture ethniciste » de la situation au Rwanda, a justifié « la livraison en quantités considérables d’armes et de munitions au régime d’Habyarimana, tout comme l’implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises » gouvernementales.

Le rapport dénonce également « l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des procédures légales, d’actes d’intimidation » dans la mise en oeuvre d’une politique qui était essentiellement décidée à l’Elysée et dans le cercle proche de François Mitterrand.

Une réaction trop tardive

Au moment du génocide, la France « a tardé à rompre » avec les responsables, et a continué à placer la menace du FPR (Front patriotique rwandais, l’ex rébellion tutsi qui mit fin au génocide) au sommet de ses préoccupations, écrivent les historiens. Elle a réagi tardivement « avec l’opération militaro-humanitaire Turquoise entre juin et août 1994, » qui a permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de la très grande majorité des Tutsi du Rwanda exterminés dès les premières semaines du génocide, ajoutent-ils.

Même si les relations entre Paris et Kigali se sont détendues avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, le rôle de la France au Rwanda, longtemps accusée de « complicité » de génocide par Kigali, reste un sujet explosif depuis plus de 25 ans. Il est aussi l’objet d’un débat violent et passionné entre chercheurs, universitaires et politiques.

La commission présidée par l’historien Vincent Duclert a été mise en place en 2019 par Emmanuel Macron, qui s’est illustré par sa volonté de faire évoluer certains dossiers mémoriels délicats.

Un rapport qui pourra permettre des rapprochements ?

Le rôle de la France durant le génocide empoisonne les relations bilatérales depuis près de 30 ans. « Nous espérons que ce rapport pourra mener à d’autres développements dans notre relation avec le Rwanda » et que, « cette fois, la démarche de rapprochement pourra être engagée de manière irréversible », a précisé la présidence après la remise du document au président Emmanuel Macron.

Dans ce cadre, le retour d’un ambassadeur de France à Kigali « dans les prochains mois » serait « un pas supplémentaire » vers une normalisation, a-t-elle précisé. Très troublées après le génocide de 1994, les relations bilatérales se sont réchauffées ces dernières années, Emmanuel Macron s’entretenant régulièrement avec son homologue Paul Kagame. Mais, même si la France a rouvert une ambassade à Kigali, qui « fonctionne bien » selon l’Elysée, le poste d’ambassadeur est vacant depuis 2015.

Emmanuel Macron s’exprimera « le moment venu » sur les enseignements qu’il tire du rapport, a indiqué la présidence.