« Le terme "populiste" est utilisé pour disqualifier l’adversaire et l’exclure du débat public », estime Chloé Morin

INTERVIEW Chercheuse à la Fondation Jean-Jaurès, Chloé Morin publie un ouvrage sur la crise démocratique et ses symptômes

Propos recueillis par Laure Cometti

— 

Chloé Morin
Chloé Morin — ©Francesca Mantovani-éditions Gallimard
  • Politologue et chercheuse à la Fondation Jean-Jaurès, Chloé Morin publie Le populisme au secours de la démocratie ? (Gallimard), un diagnostic sur la crise de notre système politique.
  • 20 Minutes l’a interrogée sur son diagnostic, le rôle des réseaux sociaux et les remèdes qu’elle préconise pour la démocratie.
  • « Avant de s’engager dans ce combat contre les populistes, il faudrait plutôt se demander pourquoi leurs électeurs ne trouvent pas de réponses à leurs questions dans l’offre politique », estime-t-elle.

Elle avait eu l’idée de ce livre avant la crise sanitaire, mais les mois de confinement et de gestion de crise ont joué sur elle un rôle de « révélateur ». « La crise a amplifié le constat que je faisais sur les fractures de notre démocratie ​ », estime la chercheuse Chloé Morin, experte-associée à la Fondation Jean-Jaurès, proche du Parti socialiste. L’ancienne conseillère de Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls à Matignon l’explique dans un livre, publié le 18 février dernier, au titre interrogatif : Le populisme au secours de la démocratie ? (Gallimard). 20 Minutes l’a interviewée.

Le titre de votre livre peut sembler paradoxal. Le populisme est perçu par bien des responsables politiques comme une menace. Pour vous il pourrait plutôt être une opportunité, et venir au secours de la démocratie ?

Il faut rappeler que le populisme correspond à une notion de science politique qui a une histoire et une définition concrète [la défense du «peuple» contre «les élites» ]. Mais aujourd’hui, ce terme est utilisé pour disqualifier l’adversaire, et pour exclure des questions et des acteurs du débat public. Cela permet de taxer de déraisonnable certains interlocuteurs ou sujets.

C’est sur cette définition-là que j’interpelle, car il me semble que plus l’on cadenasse le débat public, plus les gens se détournent de cette sphère du débat raisonnable. Ils optent soit pour l’abstention, soit pour la transgression, à travers le vote populiste. Cela consiste à aller chercher des réponses que l’on ne trouve pas dans le champ dit « raisonnable », au sein des partis modérés. Avant de s’engager dans ce combat contre les populistes, il faudrait plutôt se demander pourquoi leurs électeurs ne trouvent pas de réponses à leurs questions dans l’offre politique. Par exemple, annuler la dette peut sembler déraisonnable, mais taxer cette proposition de populiste afin de l’exclure du débat, c’est une manière de contourner la démocratie.

La question que je pose dans le titre est une manière de souligner que les gens qui votent populistes sont des gens qui votent encore, qui essaient de jouer le jeu de la démocratie. Si l’on veut que les gens continuent à adhérer à la démocratie, il ne faut pas aller vers la censure des offres populistes.

Quelles sont les causes de cette crise démocratique que vous décrivez ?

Nous avons de plus en plus de mal à décider ensemble et à nous retrouver autour d’un projet commun, de faire des compromis. Parmi les nombreuses causes que j’évoque, il y a la question du partage du pouvoir. Nos systèmes de décision collective sont en partie obsolètes et ont été détournés par ceux qui détiennent le pouvoir aujourd’hui. On l’a bien vu pendant la crise sanitaire, la décision publique a été extrêmement centralisée, le confinement n’a pas été voté par le Parlement, un Conseil de défense sanitaire a été mis en place sans contrôle. Ce n’est pas sain d’un point de vue démocratique. Depuis l’automne seulement, l’exécutif semble plus soucieux de cette question de l’acceptabilité de ses mesures. Or c’est en partageant le pouvoir que l’on crée le consentement, il n’y a pas d’autres façons de le faire.

Il y a aussi la désintermédiation, avec l’effondrement des corps intermédiaires, comme on l’a évoqué lors de la crise des « gilets jaunes ».

Et il y a ce que j’appelle la tribalisation, c’est-à-dire le repli de chaque individu sur sa communauté de valeurs, de goûts, d’origine sociale ou géographique… Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène car ils facilitent l’organisation d’un entre-soi, à travers les bulles. Sur les réseaux sociaux, vous avez peu de chances de croiser des gens très différents de vous. Les espaces numériques ne sont pas faits pour débattre, les gens y vont pour s’affronter et s’insulter. Cela participe du délitement de l’espace de débat public, or c’est à travers la confrontation d’opinions très différentes que se construit la démocratie. On ne fait plus nation si l’on ne s’intéresse plus à l’autre.

Cette panne démocratique est-elle directement liée à l’irruption des réseaux sociaux et du débat en ligne ?

Le monde numérique amplifie cette crise, mais il n’en est pas la cause. L’offre politique ne semble plus donner de perspectives, et ne se traduit plus en actes concrets. La capacité du politique à agir pose également problème car, en France, on a du mal à accepter l’idée que le pouvoir du chef de l’Etat est restreint par la mondialisation, par l’Europe à qui l’on transfère des compétences, et par les collectivités locales qui ont gagné des compétences. L’imaginaire collectif est très enclin à tout attendre de ce chef de l’Etat, comme s’il était détenteur de tous les pouvoirs. On place en lui des espoirs qui ne peuvent qu’être déçus.

Quels seraient les éventuels remèdes pour notre démocratie ? Des réformes sur le scrutin à la proportionnelle, le vote par anticipation ou correspondance sont actuellement discutées…

Je suis sceptique sur le vote par anticipation, car si l’on ne peut pas voter le dimanche, il y a peu de chances pour qu’on aille voter le jeudi. Quant à la proportionnelle, elle pose à mon avis de sérieux problèmes de stabilité et capacité à gouverner. Néanmoins, je fais le constat, dans ce livre, que le Parlement ne sert aujourd’hui plus à rien car la majorité présidentielle y est écrasante et il n’y a pas vraiment de dialogue. Cela aurait du sens d’avoir une représentation nationale correspondant mieux à la réalité de ce que pensent et votent les citoyens. Mais avec quelle dose de proportionnelle ? Si c’est pour ne l’instaurer que dans dix départements, ça risque de faire tripatouillage.

Quels seraient les bons remèdes alors ?

Il y a la responsabilité individuelle. Chacun d’entre nous doit faire l’effort de se confronter à des médias et des opinions qui ne sont pas les siennes. L’éducation aux médias, au sens large, pour les enfants et ados, peut participer à forger cela. Et puis il faut se poser la question du modèle économique des médias. Nombre d’entre eux sont dans une situation économique précaire, avec un modèle basé sur l’audience et le clic. Or l’audience est plus facile à générer en suscitant des émotions, donc les médias, sous pression économique, favorisent des contenus peu complexes, peu nuancés. Il faut réfléchir à comment permettre aux médias de faire plus de place aux contenus plus nuancés. Certains ont travaillé sur ces sujets, comme l’économiste Julia Cagé.