« Islamo-gauchisme » : Définition floue, tollé dans les universités… Pourquoi la polémique continue

DEBATS La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a estimé il y a dix jours que « l’islamo-gauchisme » gangrène en partie l’université, suscitant un débat très polarisé autour de cette notion floue et controversée

L.C.

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Qu'est-ce que l'islamo-gauchisme ? Vous avez quatre heures.
Qu'est-ce que l'islamo-gauchisme ? Vous avez quatre heures. — ludovic MARIN / AFP
  • Le 14 février, Frédérique Vidal a dénoncé «l’islamo-gauchisme» qui, selon elle, « gangrène la société », et notamment l’université. Pour s’attaquer à cela, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a demandé au CNRS de faire une enquête.
  • Mais ses propos ont rapidement déclenché une polémique au sein d’une classe politique très polarisée sur la définition même de ce mot, et son application au débat sur l’université.
  • Mais de quoi parle-t-on exactement ? 20 Minutes fait le point.

C’est le terme qui fait débat. Depuis que la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a pointé, le 14 février dernier, l'« islamo-gauchisme » qui, selon elle, « gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable », la polémique n’est pas retombée entre ceux qui soutiennent sa position et ceux qui la désapprouvent, réclamant sa démission. La ministre a fini par regretter ce lundi sur RTL, que sa demande d’une enquête sur l’université se soit transformée en « polémique ». Et Frédérique Vidal d’assurer que sa priorité restait « la question des étudiants ». Comment en est-on arrivé là ?

Qu’est-ce que l'« islamo-gauchisme » ?

C’est bien tout le problème. Ce néologisme est né sous la plume d’un politologue, Pierre-André Taguieff, en 2002. Dans une tribune parue le 26 octobre 2020 dans Libération, il explique le contexte dans lequel il a forgé ce terme. A l’époque, il faisait référence à « une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle cause universelle ». Le terme a ensuite été repris par des essayistes, des journalistes et des politiques de tous bords, de  Marine Le Pen, en 2012, à Bernard-Henri Lévy, philosophe se revendiquant de gauche, en 2008.

Mais rares sont ceux qui définissent ce concept, qu’ils employent le plus souvent pour dénoncer la proximité ou le laxisme supposé de certains élus et militants de gauche envers des mouvements islamistes. Au cours de la campagne présidentielle de 2017, « deux gauches » s’écharpent sur ce sujet, lorsque l’entourage de Manuel Valls accuse son adversaire de la primaire socialiste Benoît Hamon de complaisance avec « la mouvance islamo-gauchiste ».

Aujourd’hui, les termes demeurent controversés, car ne reposant sur aucune réalité scientifique pour certains, ou ne servant que d’arme rhétorique pour stigmatiser la gauche ou disqualifier un adversaire politique selon d’autres.

Pourquoi en reparle-t-on aujourd’hui ?

Le 14 février dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a pointé sur CNews l'« islamo-gauchisme » qui, selon elle, « gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable ». « Ce que l’on observe, dans les universités, c’est qu’il y a des gens qui peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont – ils sont minoritaires – pour porter des idées radicales ou pour porter des idées militantes », a-t-elle poursuivi, provoquant un tollé sur les réseaux sociaux et dans le monde de la recherche.

Ce n’était pourtant pas la première fois qu’un membre du gouvernement évoquait l’expression durant ce quinquennat, puisque le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin avait déjà taxé, début octobre, la France insoumise d’« islamo-gauchisme ». Concernant les universités, Jean-Michel Blanquer avait jugé après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty que l’islamo-gauchisme y faisait « des ravages », ciblant le syndicat étudiant Unef et LFI.

Cette fois, Frédérique Vidal a employé ce terme alors qu’elle semble viser plus largement des courants militants universitaires. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a ainsi soutenu la ministre dimanche dans le Grand jury RTL/LCI/Le Figaro, faisant état de « situations [qui] interpellent », telles que « des pièces de théâtre, des conférences sont empêchées de se tenir ». Or, si l’on revient sur de récentes annulations d’événements dans des facs, elles ont été le fait de collectifs variés, allant du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) pour une pièce de théâtre à la Sorbonne à Paris, à des associations LGBT en amont d'une conférence à l'université Montaigne à Bordeaux, par exemple. Autant de mouvements qui n’ont pas grand-chose à voir avec « l’islamo-gauchisme ».

Quelles ont été les réactions aux propos de Frédérique Vidal ?

A l'Assemblée nationale le 16 février, la ministre a confirmé avoir demandé au CNRS, l’organisme public de recherche, « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme. « J’ai été interrogée […par des universitaires qui se disent eux-mêmes empêchés par d’autres de mener leurs recherches », a-t-elle justifié.

A gauche, cette sortie a provoqué une levée de boucliers (sauf de la part de Manuel Valls). Jean-Luc Mélenchon a attaqué la ministre qui, selon lui, « veut décider ce que l’on peut faire comme recherche à l’université » et un gouvernement qui « s’est saoulé de mots contre l’islam ». Le patron du PS Olivier Faure a lui jugé l'accusation de la ministre « extrêmement grave » L’écolo  Yannick Jadot a réclamé la démission de Frédérique Vidal, comme les 14.000 signataires d'une pétition en ligne. Plus nuancé, François Bayrou, patron du MoDem et allié de la majorité, juge que l'« islamo-gauchisme » n’est pas « le premier problème de l’université ».

La prise de position de Frédérique Vidal a en revanche été plutôt bien accueillie à droite, chez Les Républicains et au Rassemblement national. « L’université est otage d’une idéologie qui, au lieu d’étudier le réel, cherche des coupables », a dénoncé ce lundi sur Twitter l’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy. Le porte-parole du RN Laurent Jacobelli a lui dit « soutenir le constat » de la ministre. « L’islamo-gauchisme, on le voit partout », a-t-il déclaré au Talk du Figaro. Ce terme désigne, selon lui, « l’aide d’une partie de la gauche à la banalisation des idées islamistes ». « Ces gens de gauche […]… rchent une clientèle (électorale), quitte à renier les valeurs de la République », a-t-il dénoncé, en nommant les partis Génération-s et la France insoumise.

Quant au CNRS, il a accepté de participer à l’étude, tout déplorant une « polémique emblématique d’une instrumentalisation de la science ».