Le Pen « molle », « islamo-gauchisme »… A quoi joue le gouvernement avec ses clins d’œil à l’extrême droite ?

WINK WINK Si jamais les œillades gouvernementales vers les sujets préférés de l’extrême droite relèvent bien d’une stratégie pour 2022, elle est risquée

Rachel Garrat-Valcarcel

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La ministre de l'Enseignement supérieur, et Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, à l'Elysée. (archives)
La ministre de l'Enseignement supérieur, et Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, à l'Elysée. (archives) — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Après plusieurs sorties médiatiques de Gérald Darmanin et Frédérique Vidal, le gouvernement est accusé de courir après l’extrême droite.
  • Si le président a recadré ses deux ministres, la politiste Virginie Martin interrogée par 20 Minutes voit là une réelle stratégie électoraliste en vue de la présidentielle de 2022.
  • Lui aussi interrogé par 20 Minutes, le sondeur Mathieu Gallard rappelle que les stratégies de siphonnage de l’extrême droite ont toujours été vouées à l’échec.

Voir un ministre de l’Intérieur d’un gouvernement élu comme centriste expliquer à la leader de l’extrême droite qu’elle est « molle » était déjà, disons, surprenant. Voir la ministre de l’Enseignement supérieur de ce même gouvernement reprendre à son compte pour désigner des opposants et opposantes le terme « d’islamo-gauchiste », surtout popularisé par des groupes ou des médias proche de l’extrême droite, interroge, aussi. Cela fait déjà des mois que le gouvernement et sa majorité sont accusés de faire le jeu de l’extrême droite. Il faut dire que la jambe droite du gouvernement s’est encore bien musclée avec l’arrivée de Gérald Darmanin place Beauvau : sécurité (avec la proposition de loi « sécurité globale ») et surtout islam (avec le projet de loi sur les « séparatismes ») semblent tout en haut de l’agenda du gouvernement.

Mais les dernières sorties de Frédérique Vidal et surtout de Gérald Darmanin ont tout de même fait couiner dans la majorité : plusieurs ténors ont tenu à nuancer le propos de l’ancien membre de LR. « La stratégie de Darmanin de rattraper Marine Le Pen par sa droite, ce n’est pas celle de LREM et ni d’Emmanuel Macron », a même pesté un membre de l’exécutif, venu de la gauche. Le président de la République lui-même a recadré ses deux ministres : ouvertement pour la première, en off pour le second.

Siphonnage et triangulation

Malgré ces dénégations, la politiste et professeure à Kedge business school interrogée par 20 Minutes, Virginie Martin, voit là une stratégie « électoraliste » de triangulation de la part du pouvoir macrorien. Triangulation ? C’est-à-dire aller piocher dans les thèmes de l’adversaire pour le prendre à revers. Et ça n’a rien de nouveau : « C’est même sa marque de fabrique ! Avec ça Emmanuel Macron a siphonné les voix de gauche en 2017, il a affaibli la droite avec quelques nominations au gouvernement et là il s’attaque à l’extrême droite. »

D’après elle, l’objectif est limpide : il s’agit de faire en sorte qu’Emmanuel Macron se retrouve au second tour de la présidentielle de 2022 face à Marine Le Pen. « Les études d’opinion montrent bien que le barrage républicain a vécu et que si les deux se retrouvent encore au second tour, il y aura d’une part encore plus d’abstention qu’en 2017 et d’autre part des gens qui voudront casser le système. Alors Macron doit apparaître comme une option plus tranquille que Marine Le Pen, mais qui a vu qu’il fallait être "radical" sur la laïcité et l’immigration. »

Pas de matrice politique du macronisme

Directeur d’étude à l’institut de sondage Ipsos, Mathieu Gallard pense que, si jamais tout cela relève bien d’une stratégie pour 2022, elle vise d’abord le premier tour. « Il s’agit de "sécuriser" le duel avec Marine Le Pen en rendant invisible la droite traditionnelle. Dans les sondages publiés récemment, les candidats LR testés ne sont pas si loin du second tour : si la crise sanitaire dure ou que la crise économique s’aggrave, ils peuvent revenir dans le jeu. »

Et les électeurs et électrices de Macron en 2017 dans tout ça ? Elles et ils sont déjà loin. « Les socialistes sont partis mais ont été remplacés par l’électorat de François Fillon », voit Mathieu Gallard. Ce retournement n’est pas nouveau, il a déjà été décrit. Il n’en est pas moins vertigineux. « Tout cela est permis parce qu’à la base, il n’y a pas de matrice politique du macronisme, juge Virginie Martin. C’est comme une bulle d’air qui est poussée par le vent. » D’après la politiste, la « bulle » est en ce moment poussée sur une ligne « ultra-laïcarde et républicaniste » par certains membres du gouvernement comme Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’Education nationale avait d’ailleurs été le premier à donner une plus large notoriété à l’expression « islamo-gauchiste », peu après l’assassinat de Samuel Paty, qui passe pour un tournant.

Mais si je gagne quand je siphonne à gauche et quand je siphonne à droite, est-ce que je gagne aussi quand je triangule à l’extrême droite ? Pas sûr. « Si on regarde les exemples dans le passé en France ou en Europe, à chaque fois qu’un parti de droite "traditionnelle" a essayé de concurrencer l’extrême droite sur ses sujets de prédilection, ça n’a jamais fonctionné sur le long terme », rappelle Mathieu Gallard. Exemple : en 2007, Nicolas Sarkozy a largement grignoté sur le Front national de l’époque, qui était tombé à 10 %. En 2012, Marine Le Pen obtenait déjà près de 18 % de voix. Pour le sondeur, si c’est bien la stratégie de l’exécutif, elle paraît vouée à l’échec : « Jean-Marie Le Pen l’avait déjà dit en son temps : les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie. »