Un exemple de vote par anticipation aux Etats-Unis en 2016.
Un exemple de vote par anticipation aux Etats-Unis en 2016. — GEORGE FREY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

INSTITUTIONS

Présidentielle 2022 : Pourquoi l'éventualité d'un vote par anticipation fait-elle débat?

Lucie Bras

Le gouvernement a proposé de mettre en place des machines à voter disponibles une semaine avant le scrutin. Il y voit une manière de faire augmenter le taux de participation

  • Un amendement déposé par le gouvernement mardi visait à mettre en place un système de vote par anticipation pour la présidentielle 2022. Il a été rejeté par les sénateurs ce mercredi. Il sera soumis jeudi en séance au vote du Sénat et devrait connaître le même sort.
  • L’opposition est vent debout contre ce texte et accuse le gouvernement de vouloir « changer les règles ».
  • « Ce qui est certain, c’est que pour que ça se fasse, il faut un large consensus politique. Un bon et lourd travail de préparation politique » doit être fait par le gouvernement, analyse le politologue Bruno Cautrès.

Le vote par anticipation s’est imposé dans le débat politique français cette semaine, alors que le gouvernement a déposé un amendement en ce sens au Sénat en vue de la prochaine présidentielle en 2022. Pour la majorité, cette mesure permettrait de faire baisser l’abstention, mais l’opposition ne l’entend pas de cette oreille et y voit une manœuvre politique. Le texte a d’ailleurs été rejeté ce mercredi par les sénateurs. Il sera soumis jeudi en séance au vote du Sénat et devrait connaître le même sort. 20 Minutes vous aide à y voir plus clair sur ce que le vote par anticipation pourrait changer, s’il voyait le jour.

Le vote par anticipation, c’est quoi ?

Par définition, c’est un vote que l’on peut exprimer avant le jour du vote. Le projet du gouvernement dessine la possibilité de voter à une « date fixée par décret, durant la semaine précédant le scrutin », indique l’amendement, au moyen de machines à voter et dans certains bureaux seulement. Aujourd’hui, 66 communes sont équipées de machines à voter, un moratoire interdisant aux autres communes d’en acquérir. La mesure existe déjà aux Etats-Unis, comme on a pu le voir avec l’élection de Joe Biden, et au Portugal, où des milliers d'électeurs ont voté avec une semaine d’avance pour leur président en janvier.

Qu’est-ce que ça change pour le scrutin ?

« L’objectif, c’est de faire baisser l’abstention », a souligné le patron des députés LREM, Christophe Castaner, ce mercredi. Comment ? « Une partie de l’abstention est une abstention de circonstance », explique Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof. « Offrir d’autres modalités de vote peut avoir des effets bénéfiques pour les Français qui ne peuvent ou ne veulent pas se déplacer » le dimanche du scrutin, complète-t-il. Autre argument du gouvernement : le coronavirus. Cette proposition vise à « anticiper » dans le cas où l’élection devrait se tenir dans un contexte de crise sanitaire qui perdurerait.

Comment a réagi la classe politique ?

Aussitôt le texte déposé, le président des sénateurs LR, Bruno Retailleau, a affirmé à l’AFP qu’il n’était « pas question que le Sénat puisse prêter la main à ce genre de manœuvre politicienne ». « Nous y sommes fortement opposés. D’abord c’est un amendement, ce qui permet au gouvernement de passer sous le radar du Conseil d’Etat, et en dehors d’une discussion parlementaire approfondie », a-t-il dit. « Ensuite, pour l’élection présidentielle qui est la clé de voûte de nos institutions, on ne peut pas faire les choses à la va-vite ».

« Un vote par anticipation est totalement opposé à la tradition française (…) c’est un amendement stupéfiant qui montre la légèreté du gouvernement sur les principes démocratiques », a-t-il conclu. Même tonalité chez les centristes, dont le chef de file Hervé Marseille a qualifié l’amendement « d’Ovni ». « Tout le monde est à peu près convaincu qu’il faut repousser ce machin-là », a-t-il poursuivi auprès de l’AFP. « La majorité sénatoriale ne va pas déférer à un texte comme celui-là, dans les conditions dans lesquelles ça arrive. Ce n’est même plus du mépris ».

Le député ex-LREM Matthieu Orphelin s’est pour sa part déclaré favorable au vote par anticipation mais « dans des vrais isoloirs et urnes, pas sur des machines à voter ».

Pourquoi ça fait débat ?

L’une des explications, c’est que cette pratique, qui a pourtant déjà eu lieu dans l’Union européenne, n’est pas ancrée dans la culture politique française. « La tradition française est celle du vote le jour du scrutin », commente Bruno Cautrès. « Il a toujours lieu le dimanche, tout le corps électoral est réuni dans une unité de temps et de lieu et exprime symboliquement le choix du peuple souverain. »

Autre question : est-ce que les résultats de ce vote par anticipation seraient communiqués en avance aux électeurs et aux candidats ? « Si c’est le cas, cela aurait forcément un impact. Cela deviendrait même un élément de toute fin de campagne », pointe le chercheur.

Pour Bruno Cautrès, « ce qui est certain, c’est que pour que ça se fasse, il faut un consensus politique. Le Parlement doit aussi être associé au projet et en phase avec lui ». Autre corps à convaincre : les électeurs, qui ne doivent pas avoir « le sentiment d’une manœuvre ». Quoi qu’il en soit, un « bon et lourd travail de préparation politique » doit être fait par le gouvernement pour éliminer les doutes. Un travail trop important, à moins de dix-huit mois de la présidentielle ?