Commission européenne : Ursula Von der Leyen, « le bouc émissaire parfait » sur la stratégie vaccinale contre le Covid-19 ?

EUROPE Sous le feu des critiques avec la gestion des vaccins, l’ancienne ministre allemande doit composer avec plusieurs forces en présence

Nicolas Raffin

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La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen.
La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen. — Johanna Geron/AP/SIPA
  • A la tête de la Commission européenne depuis décembre 2019, Ursula Von der Leyen se voit reprocher son manque d’action contre les laboratoires, qui tardent à livrer des doses.
  • Mercredi, elle a reconnu devant les eurodéputés quelques erreurs dans sa gestion.
  • L’ancienne ministre d’Angela Merkel reste néanmoins sous la forte influence des Etats, notamment de la France et de l’Allemagne.

Si ce n’est pas un mea culpa, cela y ressemble beaucoup. Invitée à s’exprimer en public devant le Parlement européen mercredi, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, a répondu aux critiques sur la gestion européenne de la crise du Covid-19 : « Nous avons été en retard sur l’approbation des vaccins. Nous avons été trop optimistes quant à la production de masse, et peut-être trop confiants sur la livraison en temps voulu des doses commandées ».

Il y a une semaine, elle s’était déjà défendue devant les eurodéputés, cette fois à huis clos. Ursula Von der Leyen avait alors assumé « la responsabilité de ce qui se passe et se décide » à la Commission, selon des sources parlementaires ayant assisté à ces auditions. Elle faisait référence aux négociations menées avec les fabricants de vaccins portant sur 2,2 milliards de doses pour l’UE. Or, ces dernières semaines, ces négociations ont été durement critiquées, notamment à cause du retard pris par AstraZeneca et Pfizer, qui ne seront pas sanctionnés financièrement. Preuve que la crise sanitaire a braqué les projecteurs sur la sexagénaire allemande, qui était jusqu’alors plus ou moins passée entre les gouttes.

« Le rapport de force était en faveur des laboratoires »

« Ursula Von der Leyen a abdiqué face aux laboratoires pharmaceutiques, dénonce Manon Aubry, eurodéputée de la gauche radicale (GUE/NGL), élue sous l’étiquette de la France Insoumise. Elle les a laissés dicter leurs règles sur les contrats, qui ne peuvent pas être entièrement rendus publics. Mais aussi sur les livraisons, puisqu’il n’y a pas de vraies sanctions prévues en cas de retard ». Un manque de poids politique qui la désespère : « c’est un terrible aveu d’impuissance ».

« La Commission européenne, c’est le bouc émissaire parfait ! » réplique Pascal Canfin, président de la Commission environnement au Parlement européen. Pour l’eurodéputé LREM, « vous négociez avec un laboratoire, le laboratoire ne vous livre pas et on accuse la Commission. La réalité, c’est qu’au moment de la négociation, le rapport de force était en faveur des laboratoires et pas des autorités politiques. C’est pour cela que sur ce sujet d’éventuelles pénalités, il n’est rien prévu non plus aux Etats-Unis, au Canada… Aucun pays n’a négocié ça. En revanche, nous avons payé moins cher, et nous avons partagé le régime de responsabilité juridique des vaccins avec les laboratoires. » Conclusion : « Les critiques ne viennent que des oppositions nationales. Les Etats membres sont tous solidaires de la Commission ».

Le poids des Etats

Ce n’est pas vraiment un hasard. Car ce sont bien les 27 pays de l’UE qui ont accordé à la Commission européenne le droit de négocier avec les laboratoires. Et sur ce sujet comme sur d’autres, les Etats conservent une très forte influence sur la Commission. « Il ne faut jamais oublier que les décisions de fond continuent à être prises par le Conseil européen, qui regroupe les chefs d’État et de gouvernement », rappelle Christian Lequesne, professeur à Sciences Po.

« Lorsqu’il faut mettre en œuvre des politiques communautaires comme les vaccins, la Commission n’a pas les moyens de le faire sans s’appuyer sur les administrations nationales, poursuit ce spécialiste de l’UE. C’est un grand classique : étant donné que la Commission a une forme de permanence à Bruxelles, elle incarne l’Europe, en bien ou en mal. Pour les Etats membres, cela peut être très pratique pour se dédouaner de leurs propres responsabilités ».

A l’instar de Pascal Canfin, Eric Maurice, de la Fondation Robert Schuman, estime qu’Ursula Von der Leyen est « un bouc émissaire facile pour les Etats ». Car si la Commission ne s’était pas chargée de négocier pour les Vingt-Sept, il y aurait eu une compétition entre les Etats membres pour se procurer des vaccins « très déstabilisatrice pour l’UE », indique ce spécialiste de l’Europe, cité par l’AFP. La vraie erreur de l’exécutif européen résiderait plutôt dans la communication qui a été faite autour de la livraison des doses. La présidente de la Commission aurait « créé une attente trop importante », « alors qu’on savait que tous les vaccins n’arriveraient pas en janvier ».

« Manque de légitimité démocratique »

Ursula Von der Leyen doit aussi composer avec un « péché originel », à savoir les conditions de son élection en juillet 2019. « Ce n’était pas le premier choix, elle est arrivée comme la candidate d’un compromis franco-allemand », rappelle Christian Lequesne. A l’époque, en vertu du système de « Spitzenkandidat » (tête de file), c’est Manfred Weber, chef des eurodéputés PPE (principal groupe au Parlement après les élections européennes), qui était pressenti pour occuper le poste.

Sauf qu’Emmanuel Macron n’en voulait pas. Pas assez expérimenté à son goût. Or, sans l’aval de la France, impossible de valider un candidat à la présidence de la Commission. De son côté, l’Allemagne tenait absolument à avoir un de ses représentants à la tête de l’exécutif européen. Finalement, c’est donc Ursula Von der Leyen, ministre d’Angela Merkel, qui est choisie et confirmée à une très courte majorité (383 voix, seulement 9 de plus que la majorité absolue) par le Parlement européen. Une fois de plus, ce sont les chefs d’Etats – surtout la France et l’Allemagne – qui ont dicté leurs règles. « Ursula Von der Leyen a, encore aujourd’hui, un vrai manque de légitimité démocratique. Ce n’est pas le choix des citoyens européens », juge Manon Aubry.

Par ailleurs, à en croire Christian Lequesne, « un certain nombre de députés PPE ne lui ont pas pardonné d’avoir pris la place de Manfred Weber », et ne manquent donc pas de lui savonner la planche à la moindre occasion. Un exemple ? Le rejet par les eurodéputés de Sylvie Goulard, ministre macroniste pressentie pour occuper un poste à la Commission. « Ursula Von der Leyen n’a pas pesé dans ce choix, simplement parce qu’elle ne le pouvait pas » conclut Christian Lequesne. Entre les exigences des Etats et celles des eurodéputés, le chemin d’Ursula Von der Leyen est étroit.