« Avec les politiques, pas besoin de forcer le trait », raconte Kokopello, auteur d’une bande dessinée sur les députés

INTERVIEW Un jeune dessinateur publie vendredi sa première BD, « Palais Bourbon », récit de son infiltration à l’Assemblée nationale

Propos recueillis par Laure Cometti
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La couverture de la BD de Kokopello, «Palais Bourbon».
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La couverture de la BD de Kokopello, «Palais Bourbon». — Kokopello/Dargaud
  • Antoine Angé, alias Kokopello, publie ce vendredi sa première bande dessinée, « Palais Bourbon ».
  • Le jeune dessinateur s’est infiltré des mois durant dans le quotidien d’une douzaine de députés, les suivant dans les couloirs de l’Assemblée, sur les routes de leur circonscription et jusque dans les terroirs où les mènent parfois leurs travaux parlementaires.
  • Le résultat est une bande dessinée drôle, ludique et très bien documentée sur les coulisses de cette institution, ses agents de l’ombre, et ses 577 élus de la nation.

Au départ, il voulait s’infiltrer dans le quotidien des députés. Antoine Angé (alias Kokopello), 29 ans, ne se doutait pas que cette aventure le mènerait à la criée du Guilvinec (Finistère) ou dans des champs béarnais, parmi les brebis de la mère du député Jean Lassalle. Le jeune dessinateur en a tiré une BD drôle, ludique et très documentée sur le fonctionnement du Palais-Bourbon*. « Quand on pense à l’ Assemblée Nationale, on imagine des vieux députés en costard. Je voulais dépoussiérer cette institution, la rendre accessible et en montrer les coulisses », explique cet autodidacte qui a grandi en banlieue parisienne. Celui qui a parfois « eu un peu l’impression de faire le psy » des parlementaires, a répondu aux questions de 20 Minutes…

- Cécile Gabriel / 2020

Votre bande dessinée débute par votre « entrée » à l’Assemblée. Était-ce compliqué, pour un citoyen, d’y pénétrer ?

Oui, quand on arrive devant cette institution appelée maison du peuple, on est face à de hautes grilles, avec des gardes armés… C’est assez compliqué pour un citoyen d’y rentrer. Mais tout le monde peut venir assister aux séances publiques. J’ai commencé comme ça, en allant caricaturer les politiques pendant ces séances, et je postais mes dessins sur Instagram.

Une page de la bande dessinée de Kokopello, alias Antoine Angé, «Palais Bourbon» (Dargaud, 2021).
Une page de la bande dessinée de Kokopello, alias Antoine Angé, «Palais Bourbon» (Dargaud, 2021). - Kokopello/Dargaud

Vous avez suivi les députés en circonscription, dans l’hémicycle à Paris, lors des missions d’information… Quelle partie du mandat vous semble la plus intéressante ?

Je crois qu’il s’agit du travail en mission d’information, qui dure plusieurs mois. Les députés vont à la rencontre des citoyens, des entrepreneurs, des syndicats, recueillent leur avis. Par exemple j’ai suivi les députés Sébastien Jumel [député PC de Seine-Maritime] et Annaïg Le Meur [députée LREM du Finistère], pour une mission d’information sur la pêche. On est allé à la criée du Guilvinec, pour un dessinateur, c’était super d’aller à la rencontre des pêcheurs et sortir des ors de l’Assemblée. C’est une facette de leur travail qu’on connaît moins, qui est un peu occultée, alors que lorsqu’ils sont dans l’hémicycle ou en commission, ils sont filmés, les présences sont comptées.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser à la politique ?

Je ne viens pas d’une famille de militants, mes amis ne sont pas engagés, et personne n’a fait de politique autour de moi. On en parlait énormément à table, dès 2016, au début de la campagne présidentielle. Mais personne dans mon entourage n’était allé voir comment ça se passait dans les partis, et ça m’a donné envie de le faire. J’ai d’abord intégré l’équipe d’Arnaud Montebourg, puis quand ça s’est arrêté [le socialiste a perdu la primaire de la gauche], j’ai fait le pari un peu fou d’aller voir comment ça se passait dans cinq partis. J’ai constaté qu’être militant implique plein de choses que les gens ne connaissent pas. Je voulais continuer à observer la politique, et j’ai choisi l’Assemblée.

Qu’est-ce que vous avez vécu de plus insolite au fil de cette infiltration chez les députés ?

La rencontre avec la maman de Jean Lassalle [député Régions et peuples solidaires des Pyrénées-Atlantiques], c’était un moment très étonnant. Je devais aller à Lourdios-Ichère, le village natal de Jean. Arrivé là-bas, on me dit qu’il ne sera là que le lendemain, qu’il est retenu à Paris. On me dit « tu peux être accueilli par Marie », et moi je me dis, « mais qui est Marie ? ».

Avec ma Twingo de location, je suis monté jusqu’à une maison. Une vieille femme était en train de bêcher son jardin, et m’a accueilli avec un « boudiou ! ». C’était la mère de Jean Lassalle. Elle m’a accueillie, m’a proposé à manger, en me servant des portions format Jean Lassalle ! Elle m’a fait travailler, en rameutant les poules, les brebis. Je ne pensais pas faire des choses comme ça ! Mais ça fait aussi partie du quotidien de Jean Lassalle, même s’il y a un fossé entre ça et son travail dans l’hémicycle.

Vous racontez aussi comment vous avez vécu de l’intérieur certains épisodes assez marquants, comme l’affaire Benalla ou la crise des « gilets jaunes ». Est-ce que ça a changé votre regard sur ces actualités ?

J’ai eu un regard un peu différent. Eric Pouillat [député LREM de Gironde] m’a raconté que le préfet Lallement l’avait appelé, un jour de manifestation de gilets jaunes à Bordeaux, pour lui dire : « si ça dégénère, on a une place pour toi et ta famille à la préfecture ». Quand ça touche à la famille, au cercle privé, on se dit qu’un palier a été franchi.

Je me suis aussi rendu à des manifestations de « gilets jaunes », avec François Ruffin [député LFI de la Somme]. J’ai senti deux camps, et une grande incompréhension. Des députés se sentaient attaqués, donc se barricadaient. De l’autre côté, les « gilets jaunes » voulaient simplement être entendus, ils exprimaient un gros ras-le-bol, et il y avait aussi une méconnaissance des institutions.

Est-ce que les députés sont des sujets faciles à dessiner ?

Avec les politiques on n’a pas besoin de forcer le trait en BD. Ce sont déjà des personnages, on a juste à raconter comment ils sont. J’avais une galerie de personnages, par exemple Clémentine Autain, la militante par excellence, Jean Lassalle, ce berger géant, François Ruffin que son équipe de tournage suit partout…

Et puis il y a le côté sympathique du dessin. Quand vous tendez un micro ou une caméra à un député, son ton va changer, devenir très formaté. Mais une fois les micros et caméras éteints, avec mon carnet à dessin je pouvais capter un autre visage du député. Par exemple, Cédric Villani [député non inscrit de l’Essonne], qu’on présente toujours comme un scientifique un peu fou, je l’ai vu se muer en conseiller d’orientation face à une chômeuse. J’ai senti sa gêne face au désespoir de cette femme bardée de diplômes. Je pense que s’il y avait eu une caméra, je n’aurais pas pu assister à ces moments qui sont dans l’intimité.

Une page de la bande dessinée de Kokopello, alias Antoine Angé, «Palais Bourbon» (Dargaud, 2021).
Une page de la bande dessinée de Kokopello, alias Antoine Angé, «Palais Bourbon» (Dargaud, 2021). - Kokopello/Dargaud

Est-ce qu’il y a des choses complexes à illustrer en BD ? Le travail législatif notamment…

C’est vrai que j’ai dû potasser quelques documents, car je n’ai pas de formation de sciences politiques. Et les députés eux-mêmes m’ont expliqué plein de choses, en faisant l’effort de vulgariser leur travail, par exemple le fonctionnement des commissions. Les agents de l’Assemblée m’ont aussi beaucoup aidé. On ne les voit jamais dans les médias, mais ils sont les gardiens de ce patrimoine, et donnent un visage humain à cette institution.

Le politique, l’idéologie, ne sont finalement pas très présentes dans vos planches…

Dans l’hémicycle, les députés sont filmés, mais une fois passé ce lourd rideau rouge qui encadre l’Assemblée, tout est calme, ils agissent comme des collègues. Un député communiste et un marcheur peuvent tout à fait travailler ensemble sur la pêche.

Quel sera votre prochain projet de BD ?

J’aimerais bien rester dans la politique, c’est un peu comme un virus ! La suite logique, ce serait le Sénat… Et puis j’aimerais bien repartir en campagne pour la prochaine présidentielle.

* Palais Bourbon, Kokopello, éditions Dargaud et Seuil, 22 janvier 2021.