Projet de loi sur les « séparatismes » : Le CFCM signe une « charte des principes » républicains, une réussite pour Emmanuel Macron ?

RELIGION Sous pression, le Conseil français du culte musulman vient d’adopter une charte qui rejette notamment « l’islam politique » et les « ingérences » étrangères mais son application soulève des interrogations

Thibaut Le Gal

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Emmanuel Macron aux Mureaux.
Emmanuel Macron aux Mureaux. — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a adopté une charte inédite rejetant notamment « l’islam politique » et les « ingérences » étrangères.
  • Emmanuel Macron a salué « un texte fondateur dans la relation entre l’Etat et l’islam de France ».
  • Mais l’application d’une telle charte soulève de nombreuses interrogations.

« Un engagement net, clair et précis en faveur de la République ». Emmanuel Macron a salué ce lundi la signature d’une « charte des principes » républicains par le Conseil français du culte musulman ( CFCM), après une rencontre avec ses responsables.

Lors de son discours contre les séparatismes aux Mureaux (Yvelines), début octobre, le chef de l’Etat avait mis la pression sur les dirigeants du CFCM afin de « construire un islam des Lumières dans notre pays ». Trois mois plus tard, le président de la République a évoqué « un texte fondateur dans la relation entre l’Etat et l’islam de France ». Mais la signature de cette charte reste critiquée, et son application soulève de nombreuses interrogations.

De quoi parle-t-on ?

Après des semaines de réunions sous tension, les dirigeants du CFCM sont parvenus samedi à un accord sur une « charte des principes » de l’islam, comme le réclamait l’exécutif. Le texte, composé de dix articles, réaffirme plusieurs grands principes généraux comme l’égalité homme-femme, la « compatibilité » de la foi musulmane avec la République, « le rejet de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques » ou encore la « non-ingérence » des Etats étrangers. Les signataires s’engagent également « à ne pas criminaliser un renoncement à l’islam, ni à le qualifier d’apostasie ».

« Le texte va faire sa vie, être transmis à nos instances locales, aux responsables des mosquées, imams, et leur retour d’expérience nous permettra de le perfectionner », a indiqué Mohamed Moussaoui, le président du CFCM.

Une charte signée par tous… ou presque

Mohamed Moussaoui a salué « l’unité retrouvée » au sein du CFCM, après le départ fracassant du recteur de la Grande mosquée de Paris (GMP) Chems-Eddine Hafiz fin décembre, qui avait dénoncé l’influence néfaste de « composantes islamistes ».

Mais l’instance, régulièrement critiquée pour son manque de représentativité, reste en réalité plombée par des dissensions internes. Trois fédérations sur les neuf qui la composent, dont l’association Foi et Pratique (ultra-rigoristes du Tabligh), n’ont d’ailleurs pas signé le texte. Ibrahim Alci, de la fédération CCMTF*, proche de la Turquie, qui est également vice-président du CFCM, a indiqué à l’AFP avoir demandé des modifications.

« Je reste persuadé qu’avec quelques jours d’échanges en plus, on aurait trouvé un consensus plus large. Mais le président a son agenda politique, il veut que les choses aillent vite et nous a mis la pression », indique Abdallah Zekri, délégué général du Conseil français du culte musulman. « Et si demain, certains ne veulent pas signer, quelle sera la position du politique ? Que se passera-t-il ? En vertu de la loi de 1905, l’Etat n’a pas à s’ingérer dans les cultes », rappelle celui qui est aussi président de l’Observatoire de lutte contre l’islamophobie.

Des initiatives qui pourraient se heurter à la base

Cela pose la question de l’utilité d’une charte d’ordre avant tout symbolique. L’exécutif espère y voir une première étape pour la mise en place d’un Conseil des imams, chargé de certifier leur formation en France, et qui viserait à protéger les mosquées des imams « autoproclamés ». L’objectif du gouvernement est aussi de mettre fin, d’ici quatre ans, à la présence en France des 300 imams étrangers « détachés » par la Turquie, le Maroc et l’Algérie.

Mais ici encore, l’initiative est loin de faire consensus et pourrait se heurter à la base, comme l’assure Abdallah Zekri : « On fait un texte sur les imams, mais personne ne leur a demandé leur avis. Certains imams en place depuis de nombreuses années remettent en cause ce processus de labellisation et la légitimité de ceux qui viendront demain leur donner cet agrément ». Un argument repris aussi par l’imam de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou à l’AFP : « Le CFCM n’a aucune emprise (…) sur la réalité des musulmans de France ; il doit rester sur l’aspect logistique et organisationnel. La liturgie, la pastorale et l’éthique doivent rester aux religieux ».

*Le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF).