Coronavirus : Le passeport vaccinal, une fausse bonne idée pour contrer l'épidémie ?

EPIDEMIE L’idée fait son chemin, y compris dans la tête des Français : instaurer un passeport vaccinal qui permettrait de reprendre une vie un peu plus « normale ». Mais ce document soulève bien des questions de santé et d’éthique…

Fabrice Pouliquen

— 

Des passagers portants des masques pour se protéger du Covid-19 à leur arrivée à l’aéroport de Heathrow à Londres, le 15 janvier 2021.
Des passagers portants des masques pour se protéger du Covid-19 à leur arrivée à l’aéroport de Heathrow à Londres, le 15 janvier 2021. — DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP
  • Selon un sondage publié par Le Parisien ce samedi, 62 % des Français se prononcent en faveur de la vaccination obligatoire chez les personnes souhaitant prendre l’avion pour aller à l’étranger et 60 % sont pour la rendre obligatoire pour les visites en Ephad
  • Cela revient donc à valider le principe d’un passeport vaccinal, qui attesterait qu’une personne a bien été vaccinée contre le Covid-19 et lui permettrait de reprendre certaines activités aujourd’hui interdites.
  • « Mais ce passeport n’a aucun sens à ce jour, insiste Jérôme Martin, de l’Observatoire transparence médicaments. Ne serait-ce que parce qu’on ne sait, pour le moment, si les vaccins aujourd’hui homologués permettent d’éviter les contaminations. »


 

« Passeport vaccinal », « passeport sanitaire » ou « passeport vert »… Quel que soit son nom, faut-il se préparer à sortir, d’ici peu, avec un nouveau document en poche ? Ce document attesterait qu’une personne a bien été vaccinée contre le Covid-19 et fera office alors de précieux sésame pour reprendre une vie un peu plus normale, en étant libre de voyager à l’étranger, de circuler après 18h, d’aller au cinéma, au restaurant ou à la salle de sport.

Du moins, c’est l’idée et elle fait son chemin. Dans le monde déjà. Une coalition américaine regroupant sociétés informatiques – dont le géant Microsoft-, mais aussi institutions de santé et ONG, a annoncé jeudi qu’elle allait travailler sur une version numérique et papier d’un tel document. Quantas, compagnie aérienne australienne, songe aussi à exiger un passeport vaccinal en bonne et due forme pour ses voyageurs internationaux arrivant en Australie.

Des Français de moins en moins frileux ?

La Grèce, de son côté, a appelé mardi l’Union européenne à adopter un certificat de vaccination au sein de ses frontières, afin de redonner un coup de pouce au tourisme. Une demande qui a eu l’écho favorable de la présidente de la Commission européenne, Ursula von Leyen.

Et les Français dans tout ça ? De moins en moins frileux à en croire les sondages. Le 3 janvier dernier, 58 % des Français refusaient de se faire vacciner contre le Covid-19, selon une enquête d’Odoxa-Backbone consulting réalisé pour Franceinfo et Le Figaro. Ils sont désormais 62 % des Français à se prononcer en faveur de la vaccination obligatoire chez les personnes souhaitant prendre l’avion pour aller à l’étranger et 60 % pour autoriser les visites aux personnes vulnérables en maisons de retraite ou à l’hôpital aux seules personnes vaccinées, selon un nouveau sondage, cette fois-ci de l’Ifop pour la société Lemon, réalisé en partenariat avec Le Parisien et publié samedi. Ce qui revient à valider le principe d’un passeport vaccinal.

« Cela n’a pas de sens pour le moment »

Le gouvernement français, lui, ne flanche pas. Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes, l’a rappelé ce dimanche matin sur France Info : « Nous sommes très réticents. « C’est un débat qui n’a pas lieu d’être et ce serait choquant, alors qu’on débute encore partout cette campagne de vaccination en Europe, qu’il y ait des droits plus importants pour certains que pour d’autres. Ce n’est pas notre conception de la protection et de l’accès aux vaccins », précise-t-il.

« Le passeport vaccinal n’a pas de sens pour le moment, estime Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire transparence médicaments (OTMeds), organisation politique qui va donc dans le sens du gouvernement. « Il faut rappeler ce que sont les vaccins actuellement et ce qu’on sait sur eux, poursuit-il. Pour ceux aujourd’hui homologués, on sait qu’ils réduisent les formes graves d’une infection. En revanche, on ne sait pas pour le moment s’ils permettent d’éviter les contaminations. Dans l’état actuel de nos connaissances, le passeport vaccinal ne peut donc être instauré. » Jérôme Martin ajoute à cela des questions éthiques. « Nous ne sommes pas encore en mesure d’assurer la vaccination rapide de la population française totale, rappelle-t-il. Je suis par exemple un professeur de 46 ans, sans comorbidité, si bien que je ne pourrais vraisemblablement pas être vacciné avant juin prochain. On m’empêcherait donc de voyager quand les résidents en Ephad, prioritaires pour se faire vacciner, le pourraient ? »

Un passeport, facteur d’inégalités au niveau mondial ?

Ce passeport vaccinal pourrait aussi accroître, à l’échelle mondiale, les inégalités entre pays. « Fin décembre, Amnesty International et une coalition d’organisations ont évalué que, dans l’état actuel des choses, dans 70 pays pauvres, seulement un habitant sur dix pourront être vaccinés d’ici la fin de l’année », reprend-il. A l’opposé, les pays riches, bien qu’ils représentent que 13 % de la population mondiale, « ont acheté assez de doses pour vacciner l’ensemble de leur population près de trois fois avant la fin 2021, si tous les vaccins qui font actuellement l’objet d’essais cliniques sont approuvés », déplorait cette même coalition d’organisations. « Non seulement donc, les habitants de pays pauvres ne pourront pas se protéger facilement du Covid-19 mais, avec cette idée d’un passeport vaccinal, on les empêcherait en plus de se déplacer quand d’autres le pourront », résume alors Jérôme Martin.

Mais s’il peut paraître encore prématuré au regard des connaissances actuelles, le passeport vaccinal pourrait-il jour trouver une place dans l’armada de solutions à mettre en œuvre pour contrer cette pandémie de Covid-19 ? Après tout, l’équivalent existe déjà pour la fièvre jaune, avec le certificat international de vaccination délivré aux personnes qui se sont fait vacciner contre cette maladie et obligatoire pour se rendre dans certains pays d’Afrique et d’Amérique du Sud. « Ce n’est pas la même chose de demander un certificat pour un produit validé, testé et dont on connaît l’efficacité, estime Jérôme Martin. Si on arrive à avoir le même degré de certitudes sur le Covid-19, sans doute que le débat autour du passeport vaccinal pourra être posé. »

Miser tout sur la pédagogie ?

Une certitude, l’Observatoire transparence médicaments se prononcera contre. « Ce passeport restera une mesure coercitive, explique Jérôme Martin. Or, de l’expérience qu’on a sur d’autres épidémies – le VIH notamment — le coercitif est souvent inefficace, voire contre-productif. Le risque, par exemple, avec le passeport vaccinal, est que certains produisent de faux certificats. »

Pour l’OTMeds, rien ne vaut la pédagogie sur les vaccins avec, pour préalable, la transparence. « C’est ce que nous demandons depuis le 5 mars, lorsque Emmanuel Macron a annoncé des financements publics pour des projets de recherche sur ces vaccins, désespère Jérôme Martin. Dès ce moment-là, nous avons demandé qu’il y ait une transparence sur les protocoles des essais, les résultats intermédiaires, aux contrats passés avec les laboratoires… La confiance vaccinale est quelque chose qui se construit. »