Présidentielle 2022 : Aucune candidature ne fait encore consensus à gauche, mais ce n’est pas forcément « inquiétant », pense un sondeur

INTERVIEW Mathieu Gallard, directeur d’étude à l’institut de sondages Ipsos, croit que l’électorat de gauche ne sait pas encore très bien où il en est, alors que la compétition ne fait que commencer

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Anne Hidalgo, Christiane Taubira, Anne Hidalgo et dans une moindre mesure Arnaud Montebourg font partis des candidats et candidates préférés des électeurs de gauches pour la présidentielle de 2022. (archives)
Anne Hidalgo, Christiane Taubira, Anne Hidalgo et dans une moindre mesure Arnaud Montebourg font partis des candidats et candidates préférés des électeurs de gauches pour la présidentielle de 2022. (archives) — LEWIS JOLY/SIPA
  • Le bal des candidats à gauche pour la présidentielle de 2022 a commencé, Jean-Luc Mélenchon est même déjà parti, mais personne ne se détache.
  • Pourtant, d’après les sondages, les électeurs et électrices de gauche réclament une candidature unique, vue par beaucoup comme la seule option pour arriver au second tour.
  • Mathieu Gallard, de chez Ipsos, pense qu’il est de toute façon trop tôt et que le consensus, s’il doit se faire, aura lieu sur la capacité à gagner plus que sur des questions idéologiques.

On n’a sans doute pas fini d’entendre parler des tentatives d’union de la gauche, ou des gauches, en vue de la présidentielle de 2022. La perspective d’une candidature unique intéresse beaucoup de monde et pour cause : y’a de la demande. Ce dimanche, l’Ifop indique que près des trois quarts des sympathisants et sympathisantes de gauche la réclame. Et puis le gâteau est intéressant : aux européennes de 2019, un vote sur trois est allé vers une des cinq (!) listes de gauche. Soit plus que pour les listes de droite (14,5 %), du centre (22,4 %) et d’extrême droite (24 %).

Mais alors qui ? Pour l’instant, personne ne veut laisser la place, Jean-Luc Mélenchon est même déjà parti, et personne n’émerge. Dans ce même sondage, l’Ifop teste pas moins de onze candidatures et quatre sont considérées comme bonnes par plus de 50 % des personnes interrogées : Christiane Taubira, Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Pour y voir plus clair, 20 Minutes a interrogé Mathieu Gallard, directeur d’étude chez Ipsos.

Les sympathisants de gauche semblent vouloir une candidature unique mais quand on les interroge sur des scénarios de premier tour avec un candidat unique… la mayonnaise, pour l’instant, ne semble pas prendre. Pourquoi ?

On peut l’expliquer de deux manières différentes. Premièrement, en se disant que c’est parce qu’il y a des différences idéologiques assez fortes au sein de l’électorat de gauche. Et que donc, même s’ils sont très majoritairement favorables à l’idée d’une candidature unique (parce qu’ils se rendent bien compte que c’est à peu près la seule chance pour la gauche de gagner en 2022), ils souhaitent que cette candidature unique se fasse sur leur propre option idéologique. C’est sans doute une réalité pour une partie de l’électorat, mais il ne faut pas l’exagérer.

Il y a une seconde explication possible. Une partie de cet électorat, qui se dit de gauche, n’est pas très idéologique. Ces gens-là ont peut-être une préférence mais souhaitent avant tout un candidat qui les fasse gagner. On le voyait très bien en 2017, en regardant les seconds choix des électeurs dans les sondages : chez Mélenchon, c’était pas Hamon, c’était Macron. Et chez les électeurs de Macron qui venaient de la gauche, le second choix, c’était pas Hamon, c’était Mélenchon. Ça paraît contre-intuitif, vu les différences idéologiques. Ça s’explique par le fait qu’à l’époque Emmanuel Macron pouvait, un peu plus qu’aujourd’hui, être considéré comme un candidat de centre gauche et qu’une partie cet électorat voulait d’abord voter pour le candidat le mieux placé pour que la gauche l’emporte. Ça, on l’a sans doute encore aujourd’hui, mais il n’y a pas encore consensus sur quelle candidature serait la meilleure. Personne ne se dégage.

Personne ne se dégage parce que c’est tout simplement trop tôt ?

Tout à fait ! On est loin de l’échéance et on en est, dans la plupart des cas à part celui de Jean-Luc Mélenchon, a des candidats qui tâtent le terrain. Ça crée forcément de l’indécision au sein de l’électorat de gauche, qui ne sait pas très bien où il en est. Mais je ne suis pas certain que ce soit inquiétant. D’ici là il y aura encore des élections régionales, qui peuvent aider à clarifier la situation, aussi.

Aux européennes les sondages constataient que les électorats écolos, socialistes, communistes, dans une moindre mesure insoumis, n’était pas si éloignés idéologiquement. C’est toujours vrai ?

C’est toujours le cas : il n’y a pas de fracture massive au sein de l’électorat de gauche. Que ce soit sur des enjeux économiques ou d’autres. Il y a des différences mais globalement la plupart des électeurs partagent un même socle de valeurs.

L’idée des « gauches irréconciliables » est pourtant largement théorisée…

Je pense que c’est largement exagéré. On en fait par exemple beaucoup sur la question identitaire. Et c’est vrai qu’il y a des divisions sur ce sujet au sein de l’électorat et au sein de l’électorat de gauche aussi. Mais, généralement, pour ces électeurs-là, ce n’est pas l’enjeu prioritaire. La priorité, ce sont les questions économiques et sociales. Si la campagne se fait sur des enjeux identitaires, effectivement pour la gauche ça sera extrêmement difficile. Mais si un candidat de gauche parvient à faire que la campagne se déroule avant tout sur les enjeux économiques et sociaux, le pouvoir d’achat, le chômage, le système de protection sociale dans le contexte post-épidémie, ça peut changer beaucoup de choses.

Jean-Luc Mélenchon est déjà parti en campagne : avoir plusieurs candidatures à gauche c’est forcément rédhibitoire ?

On peut très bien imaginer une multiplicité de candidatures à gauche. Des candidatures d’extrême gauche, celle de Mélenchon, une autre plutôt venue du PS, une plutôt écolo… Pour autant, si un de ces candidats crée une dynamique autour de lui, parce qu’il met en avant les bons enjeux, qu’il a une personnalité attractive, que sais-je encore… On peut imaginer que, malgré tout, l’électorat de gauche se tourne assez fortement vers lui et que ça puisse suffire, si toutes les planètes sont bien alignées, à aller au second tour. Un peu comme la dynamique autour de Jean-Luc Mélenchon en 2017, qui n’est pas passé si loin de la qualification.

Au regard des études d’opinion que vous lisez, que vous réalisez, a-t-on une idée du portrait-robot du candidat de gauche idéal pour les électeurs et électrices de gauche ?

Je pense que ce qu’attendent les électeurs de gauche aujourd’hui c’est un candidat qui soit fort sur l’enjeu économique et social et sur l’enjeu écologique. Ce sont les deux préoccupations majeures de cet électorat. Après, dans un contexte où la gauche est assez fortement décrédibilisée depuis plusieurs années, il faut un candidat qui paraisse crédible pour diriger le pays. Ce qui n’est pas forcément facile à trouver : un candidat avec un parcours ministériel ? Mais alors ça serait plutôt un socialiste, sauf que le PS est en position de faiblesse. Ou alors un candidat qui a dirigé une région ou maire d’une grande ville, etc.