Confinement : Pourquoi le débat sur les commerces « non essentiels » est un casse-tête pour le gouvernement

FLOU Le gouvernement s'empêtre dans un débat complexe et sensible sur la vente de certains produits pendant le reconfinement

Laure Cometti

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Le Premier ministre Jean Castex, lors d'une conférence de presse à Paris le 29 octobre 2020.
Le Premier ministre Jean Castex, lors d'une conférence de presse à Paris le 29 octobre 2020. — Ian LANGSDON / POOL / AFP
  • Face à la fronde des petits commerçants, qui déplorent d’être obligés de fermer durant le deuxième confinement tandis que les grandes surfaces peuvent rester ouvertes, le gouvernement a réagi dimanche. Jean Castex a annoncé la fermeture des rayons vendant des biens « non essentiels » dans les supermarchés.
  • Cette décision, loin de calmer la grogne des commerçants, a suscité de nouveaux débats sensibles dès ce lundi, tant sur la concurrence du commerce en ligne que sur le caractère arbitraire de ce choix, le gouvernement devant publier mardi un décret listant les biens « essentiels ».
  • La mesure doit entrer en vigueur mercredi, dans un climat de contestation des restrictions liées au reconfinement.

Des rayons bâchés et beaucoup de questions. La confusion régnait ce lundi dans certains supermarchés, après l’annonce, dimanche soir, de l’interdiction de vendre des produits « non essentiels », dans le cadre du nouveau confinement. Interpellé par les commerçants et les élus, le gouvernement a voulu prendre une mesure « d’équité » entre les magasins spécialisés, obligés de fermer au public, et la grande distribution, dont les enseignes restent ouvertes car elles vendent notamment des denrées alimentaires. Mais il n’est pas parvenu à clore un débat révélateur d’un manque d’adhésion à ces nouvelles restrictions sanitaires.

Parce que sa solution ne satisfait (presque) personne

Depuis l’annonce du reconfinement le 28 octobre, les tribunes et appels se sont multipliés pour maintenir ouverts les commerces de proximité, avec des protocoles sanitaires adaptés. Le gouvernement a écarté cette option, préférant interdire la vente dès mercredi, dans les grandes surfaces, « des produits qui (…) sont d’ores et déjà interdits dans les commerces de proximité », au nom de « l’équité ». Ainsi, il sera interdit d’y proposer des livres, puisque les librairies n’ont pas le droit d’ouvrir, et ainsi de suite pour les fleurs ou les jouets.

Après cette annonce, les critiques ont redoublé. La Fédération de la grande distribution (FCD) a déploré une solution « perdant-perdant ». « En faisant fermer certains rayons dans la grande distribution le gouvernement gêne des familles modestes sans régler pour autant les difficultés des commerces de proximité », a déploré sur Twitter Dominique Bussereau, président de l’Assemblée des départements de France. Pour l’UFC-Que Choisir, c’est une « une hérésie ». Pour son président, « le critère de biens essentiels, au lieu de celui de la capacité à réguler les flux, assurer de la distanciation, etc. manque de pertinence, au-delà du fait qu’il est arbitraire. »

Quant au secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, il a reproché au gouvernement de n’avoir mené « aucune concertation » avec les représentants des salariés des supermarchés. Ceux qui travaillent dans « un rayon qui n’est pas alimentaire » ne savent pas ce qu’il feront « la semaine prochaine », a-t-il déploré.

Parce que le débat sur le caractère « essentiel » des biens est un casse-tête

Le gouvernement s’est aussi retrouvé empêtré dans un débat sur le caractère « essentiel » ou non de certains biens. Face aux multiples questions sur tel ou tel produit ou activité, il a prévu de publier mardi un décret précisant le détail des produits pouvant être vendus ou non, qui s’appuiera sur la liste des commerces autorisés à ouvrir, établie le 15 mars par arrêté ministériel.

Un chantier qui prend des airs de liste à la Prévert kafkaïenne. Ainsi, le ministre délégué chargé des petites et moyennes Entreprises, Alain Griset, a précisé ce lundi sur France Info que « les produits d’hygiène seront gardés [dans les rayons des supermarchés], le maquillage non », alors qu’ils sont souvent vendus côte à côte.

Dans le secteur du livre, on continue de revendiquer le caractère « essentiel » des biens culturels pour plaider la réouverture des librairies, tandis que les marchands de jouets et les fleuristes ont annoncé le dépôt de recours contre leur fermeture devant le Conseil d’Etat.

Parce que cette décision est jugée « hors-sol » par l’opposition et les élus locaux

Ce débat sur les commerces alimente aussi les critiques contre un exécutif souvent jugé « déconnecté » ou trop « technocratique » depuis le début du quinquennat. « Si j’ai bien compris, on interdit la vente dans les grandes surfaces des produits non essentiels, puis on retarde ces achats sur Amazon ou autres et de cette manière on aide nos commerces de proximité. Franchement, c’est pas sérieux ! Les Techno-hygiénistes ont pris le pouvoir ! », s’emporte sur Twitter le maire Les Républicains de Reims, Arnaud Robinet.

La députée des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas, ex-La République en marche, déplore aussi une décision « hors-sol » : « Elle est déconnectée de la réalité sanitaire, car il y a des lieux où le virus circule plus que dans les commerces, par exemple les salles de classe avec une trentaine d’élèves », pointe l’élue du groupe Libertés et Territoires. « Et elle est déconnectée de la réalité économique et sociale, car les commerces et lieux culturels ont aujourd’hui le sentiment que tous les efforts qu’on leur a demandés en mai pour mettre en place des protocoles sanitaires sont vains ».

Parce qu’elle ne règle pas l’épineuse question des Gafa

La députée Frédérique Dumas dénonce, comme de nombreux élus, la concurrence déloyale des géants de la vente en ligne, sur lesquels le gouvernement n’a que peu de prise. Si la ministre déléguée à l’Industrie Agnès Pannier-Runacher a déclaré samedi sur Europe 1 avoir « demandé à Amazon la suspension de la campagne sur le pré-Black Friday », une période de promotion à la fin du moi de novembre, le groupe a simplement précisé à l’AFP qu’il allait suspendre sa campagne de communication.

Parce que la colère des commerçants ne désenfle pas

« En mars, personne n’avait râlé chez les commerçants », soupire-t-on à Bercy, où la liste des biens est en train d’être élaborée ce lundi. « C’est à travers la colère des commerçants qu’on voit que l’adhésion au deuxième confinement n’est pas la même, que le rapport à la maladie a changé, ce qui peut d’ailleurs poser des problèmes pour l’enrayer », poursuit-on dans l’entourage de Bruno Le Maire, qui dit « avoir anticipé un rejet » de la décision de fermer les commerces.

Pour apaiser la colère des commerçants, le ministère mise notamment sur les aides financières, revalorisées par rapport au premier confinement : jusqu’à 10.000 euros mensuels par commerce. Comme un lot de consolation, la ministre de la Culture a aussi annoncé ce lundi que les tarifs postaux seront « considérablement diminués » pour les envois de livres commandés en librairies. Du côté des commerçants, on s’accroche à l’espoir de remonter le rideau à la mi-novembre, lorsque les mesures sanitaires seront réexaminées par l’exécutif.