Attentat à Conflans : L'union nationale, un réflexe politique dépassé ?

DISSENSUS Les appels à l’union nationale après l’attaque terroriste à Conflans-Sainte-Honorine  (Yvelines) n'ont pas empêché les divisions au sein de la classe politique française

Laure Cometti

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Le Premier ministre Jean Castex et la maire socialiste de Paris Anne Hidaldo, le 18 octobre 2020 lors d'un hommage à Samuel Paty.
Le Premier ministre Jean Castex et la maire socialiste de Paris Anne Hidaldo, le 18 octobre 2020 lors d'un hommage à Samuel Paty. — Bertrand GUAY / AFP
  • Comme après chaque attentat, les appels à l’union nationale se sont multipliés après la décapitation de Samuel Paty vendredi, devant le collège de Conflans-Saint-Honorine où ce professeur d'histoire-géographie enseignait. Mais il n’y a pas eu de trêve politique.
  • L’opposition de droite critique la politique du gouvernement en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. La gauche s’est divisée au sujet d’éventuelles complaisances avec l’islam politique.
  • L'hommage national organisé mercredi devrait donner l'occasion aux responsables politiques d'afficher une unité. 

Ils étaient environ 300, sur les marches de l’Assemblée nationale, sous un ciel gris. Des députés de divers bords politiques ont rendu hommage ce mardi à Samuel Paty, le professeur assassiné vendredi à Conflans-Sainte-Honorine ( Yvelines). « La représentation nationale unie, debout et résolue pour combattre les ennemis revendiqués de la démocratie, de la raison et des Lumières », a tweeté Richard Ferrand, président LREM de la chambre basse du Parlement, pour accompagner le cliché. Mais cette image n’éclipse pas les divisions politiques.

L’idéal d’une trêve politique

Quelques minutes après cette photo affichant un front politique uni, les échanges entre le gouvernement et la majorité lors des questions aux gouvernement ont parfois été houleux. Dans l’hémicycle, le député Les Républicains Damien Abad a accusé la majorité de « renoncements » et d’avoir « refusé systématiquement toutes nos propositions contre l’islamisme radical ». « Toute occasion est saisie, en cette période, de crise pour alimenter la polémique et aligner les contre-vérités. Ce n’est pas digne ! », lui a répondu le Premier ministre.

« La nation doit savoir se fédérer, se regrouper », a tenté de plaider Jean Castex devant l’Assemblée, convoquant l’idée d’une union nationale, un classique de la vie politique en temps de crise. « C’est un moment de trêve, comme lorsque le président Raymond Poincaré a demandé en 1914 [au début de la Première Guerre mondiale] une "union sacrée". Pendant trois ans, il n'y a plus eu de débat polémique entre les partis », rappelle l’historien Jean Garrigues. « Cela se traduit aussi par des mobilisations citoyennes spontanées, autour de valeurs communes, comme les marches après l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier 2015.  »

Le gouvernement critiqué

Déjà, en 2015, l’union nationale n'avait été qu'« éphémère », rappelle Jean Garrigues. Et depuis l’assassinat du professeur d’histoire, vendredi, les sujets de divisions n'ont pas manqué pas chez les politiques. Certains ont choisi de ne pas se joindre aux rassemblements organisés dimanche dans plusieurs villes, à l’instar du sénateur LR Bruno Retailleau. « Je ne serai pas aujourd’hui place de la République », a-t-il annoncé dimanche, dénonçant « trop d’hommages sans courage », taclant implicitement le gouvernement.

Les reproches faits à l'exécutif sur son action en matière de lutte contre le terrorisme islamiste se sont aussi multipliés ce mardi, venant surtout de la droite. « Je me méfie des commémorations si elles ne servent pas à enfin ouvrir les yeux », a dit le président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, estimant que « cinq ans après le massacre des journalistes de Charlie Hebdo, rien n’a changé ».

Une classe politique divisée, comme la société

« Je n’ai pas le sentiment que l’union nationale n’existe pas », estime le député LREM de Paris Sylvain Maillard malgré les critiques. « Beaucoup d’idées sont mises sur la table, il faut qu’on en discute, le débat est sain ». L’élu juge l’unité « nécessaire », tout en pointant « ceux qui étaient ambigus avec l’islam politique ».

Des accusations de complaisance qui viennent, elles aussi, troubler la difficile union nationale. L’ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls a accusé dimanche Jean-Luc Mélenchon d’avoir « sa part de responsabilité dans cette lâcheté qu’il y a eu d’une partie de la gauche » dans la lutte contre l’islamisme. Pour le député insoumis Adrien Quatennens, invité sur France 2 ce mardi, l'ancien Premier ministre, en voulant « régler ses comptes » avec le fondateur du mouvement, a « brisé » une « unité nationale nécessaire face à l’adversaire ».

Pour l'historien Jean Guarrigues, l’absence de trêve politique nuit au gouvernement comme aux oppositions. « Cela discrédite les deux, en donnant l’image d’une forme de récupération politicienne, d’un jeu politique éloigné des préoccupations des Français ». Selon le chercheur, « notre capacité à ressentir forme d’émotion collective est moindre car la société est extrêmement archipélisée, fragmentée, et car le pacte de confiance n’existe plus entre les citoyens et les élus ». Mercredi soir, un hommage national à Samuel Paty, organisé à la Sorbonne autour d'Emmanuel Macron et du gouvernement, pourrait être l'occasion d'afficher malgré tout une forme d'unité politique.