Libération de Sophie Pétronin : « Notre société est prête à sacrifier une partie de sa liberté et de sa sécurité pour l’un de ses membres »

INTERVIEW Etienne Dignat, spécialiste de la prise d'otage, revient pour « 20 Minutes » sur les conséquences de la libération de Sophie Pétronin

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Sophie Pétronin, libérée ce jeudi : une victoire diplomatique pour la France ?
Sophie Pétronin, libérée ce jeudi : une victoire diplomatique pour la France ? — /AP/SIPA
  • Ce jeudi, Sophie Pétronin, détenue par un groupe armé au Mali depuis décembre 2016, a été libérée.
  • Une victoire diplomatique qui pourrait être nuancée par la libération, « en échange », d’une centaine de djihadistes par les autorités maliennes.
  • Etienne Dignat, spécialiste de la prise d'otage, fait le bilan de cette opération pour 20 Minutes.

Il y a eu l’euphorie d’une libération attendue depuis des années, le cri déchirant d’un fils retrouvant sa mère sur le tarmac de l’aéroport et un peu de baume au cœur dans cette année 2020. Près de quatre ans après son enlèvement, le 24 décembre 2016 par un groupe armé à Gao (Mali), alors qu’elle gérait une organisation humanitaire dans la ville, Sophie Pétronin était à nouveau libre ce jeudi.

Mais après la joie de l’annonce, vient la question : à quel prix, et pour quelles conséquences à moyen et long termes pour la France au Sahel ? La libération de Sophie Pétronin, de Soumaïla Cissé et de deux otages italiens s’est faite en échange de la libération d’une centaine de djihadistes par le gouvernement malien. Peut-on dès lors parler d’une victoire diplomatique ? Etienne Dignat, enseignant à Science Po Paris, spécialiste de prise d'otage et auteur d’une thèse sur les otages, tire le bilan de cette opération.

Pour le moment, l’heure est encore à l’euphorie mais la libération massive de djihadistes qui a permis cet échange peut-elle vraiment être perçue comme une victoire sur le terrain ?

Il est important que ce moment d’union nationale soit respecté, vis-à-vis de Sophie Petronin et de ses proches. Pour ce qui est du terrain, il faut rappeler que c’est l’Etat malien qui a relâché ces djihadistes, afin d’obtenir la libération de Soumaïla Cissé, figure éminente de la vie politique dans le pays. L’échange aurait par conséquent eu lieu d’une manière ou d’une autre et devient une victoire quand il engendre des scènes de liesse au Mali, à l’image de la nuit dernière. De manière générale, c’est également une forme d’interaction classique entre belligérants. La France a plutôt l’habitude de procéder à des versements de rançons que des échanges viennent parfois compléter. 

L’armée française sur place risque-t-elle de payer le prix de cet échange ?

Toute concession porte le risque de renforcer l’ennemi. L’argument est régulièrement mis en avant par les tenants d’une position de fermeté en matière d’otages. Les expériences passées comme les études sur la question tendent pourtant à prouver que l’influence de ces échanges reste souvent marginale et dépend de l’identité des djihadistes, de leurs rôles respectifs ainsi que des conditions dans lesquelles ils sont relâchés. Même si la situation peine à se stabiliser, l’armée française remporte des succès tactiques au Mali et le rapport de force global devrait rester inchangé.

Peut-on considérer qu’Emmanuel Macron a remporté une victoire diplomatique ?

Assurément. Une libération est en soi un succès diplomatique puisqu’elle démontre une connaissance fine du terrain et une capacité à mener à bien une négociation d’une extrême complexité. Dans le cas présent, la France a su s’adresser aux bons interlocuteurs et mobiliser son allié malien pour mener conjointement l’échange. Je reste toutefois perplexe sur le rituel très français qui consiste à accueillir les otages à l’aéroport de Villacoublay. Cette instrumentalisation tend à personnaliser la gestion de ces affaires autour de la figure du président de la République et envoie un mauvais signal aux ravisseurs.

La libération de Sophie Petronin correspond-elle à une doctrine diplomatique française ?

La doctrine en matière d’otages reste très ambiguë. Officiellement, la France ne cède pas. Les faits tendent néanmoins à prouver le contraire, conformément à l’idée que le pays n’abandonne jamais les siens. Dans le cas présent, des concessions ont bien été octroyées mais tout est fait pour masquer l’implication française. C’est l’Etat malien qui a procédé à l’échange et aucune rançon n’est évoquée, ce que les témoignages de personnes proches du dossier paraissent démentir.

Le contexte du coronavirus et de pandémie mondiale peut-il influer sur la perception que l’opinion aura de la libération et du sauvetage d’une vie française ?

La crise sanitaire​ n’a fait que renforcer l’attachement à la sacralité de la vie humaine dans les sociétés occidentales et le rôle attribué à l’Etat dans la gestion de la vie de ses citoyens. La libération de Sophie Petronin ne fait que confirmer la disposition de notre société à sacrifier une partie de sa liberté, de sa sécurité ou de ses ressources pour l’un de ses membres. Un bref calcul permet d’esquisser un parallèle : le gouvernement estime que le confinement a causé la perte de 120 milliards d’euros et qu’il aurait permis de sauver 60.000 vies, soit deux millions d’euros par vie sauvée. Une somme finalement assez proche des rançons généralement demandées pour la libération d’un otage.