Néonicotinoïdes : Pourquoi ces pesticides « tueurs d’abeilles » polluent aussi le gouvernement

BIODIVERSITE L’exécutif a choisi de revenir sur l’interdiction de certains pesticides pour préserver le secteur de la betterave, filière historique du sucre français

Laure Cometti

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A gauche, une betterave. A droite, une abeille. Quel est le rapport ?
A gauche, une betterave. A droite, une abeille. Quel est le rapport ? — GUTNER/SIPA // Geoffrey Swaine/Shutterstock/SIPA
  • Le gouvernement veut autoriser les cultivateurs à utiliser des néonicotinoïdes pour lutter contre certaines maladies mettant en péril leur récolte. Une première étape de taille a été franchie ce mardi avec l'adoption du texte par les députés. 
  • Les néonicotinoïdes, nocifs notamment pour les abeilles, sont pourtant interdits en France depuis 2018. Mais la filière de la betterave, contrairement à d’autres, n’a pas trouvé de solution alternative à ces produits et se retrouve confrontée à une maladie, la jaunisse, transmise par des pucerons.
  • Le gouvernement assume de rétropédaler pour préserver cette filière historique, qui représente 46.000 emplois et assure à la France le rang de n° 1 mondial du sucre de betterave. Mais cette décision, impopulaire, nuit au message écologiste que les marcheurs voudraient porter.

EDIT du 6 octobre à 18 h 45 : Mise à jour de l’article après l’adoption du texte en première lecture à l’Assemblée.

Un match betteraves-abeilles à l’Assemblée. Pour éviter l’effondrement d’une filière agricole historique, le gouvernement veut réintroduire temporairement les néonicotinoïdes, des pesticides accusés de nuire aux insectes butineurs. Pragmatique pour les uns, régressive et antibiodiversité pour les autres, cette mesure vient brouiller le message des marcheurs, déterminés à verdir leur quinquennat. Bien que le sujet divise au sein de la majorité, une première étape de taille a été franchie ce mardi, avec l’adoption du texte par les députés en première lecture. Le projet de loi doit à présent être transmis au Sénat.

Attaque de pucerons et dossier « difficile »

Tout commence à cause d’un puceron. Favorisée par les hivers et les printemps doux, cette bestiole verte pullule et transmet des virus aux betteraves, dont la jaunisse. Cette maladie peut entraîner des pertes importantes pour les cultivateurs (entre 30 et 50%), qui ont alerté le gouvernement depuis plusieurs mois pour obtenir le droit de pouvoir pulvériser à nouveau des néonicotinoïdes sur leurs champs.

Une parcelle de betteraves infestée de la jaunisse dans la Marne.
Une parcelle de betteraves infestée de la jaunisse dans la Marne. - Gutner/SIPA

Or le pesticide est interdit en France depuis 2018 et l’entrée en vigueur de la loi sur la biodiversité, portée en 2016 par Barbara Pompili, secrétaire d’Etat à la Biodiversité sous François Hollande. Nommée ministre de la Transition écologique cet été, c’est à elle que revient la difficile mission d’enterrer en partie cette avancée.

« Elle n’avait pas envie d’avoir ce dossier sur son bureau, mais il est arrivé dès cet été… », concède-t-on dans son entourage. « C’est forcément une décision difficile ». Et pour cause, dans la majorité des filières agricoles, des solutions ont été trouvées à partir de 2016 pour abandonner ces pesticides. Seule la filière betterave réclame aujourd’hui une dérogation, en bonne voie d’être accordée ce mardi lors d’un vote l’après-midi.

« Un poison tueur », dénoncent les écolos

Un scandale pour de nombreux citoyens, élus et associatifs qui ont multiplié les manifestations et les appels à la majorité depuis la rentrée. Deux anciens ministres de l’Ecologie sont aussi montés au créneau. « J’appelle les députés à ne pas voter cette loi », a déclaré Nicolas Hulot dans le Journal du dimanche. Quant à Delphine Batho, elle dénonce « un vote de conscience sur la réautorisation d’un poison, tueur d’insectes, d’oiseaux, de l’ensemble du vivant » dans Libération.

Chez les marcheurs, des voix dissonantes, minoritaires, se sont fait entendre. Jean-Charles Colas-Roy, député LREM de l’Isère, en fait partie. « Les néonicotinoïdes sont des pesticides extrêmement puissants, qui s’attaquent aux colonies d’abeilles, restent dans les sols pendant des années, se retrouvent ensuite dans l’eau… On parle de l’impact économique sur la filière betterave, mais la disparition de la biodiversité a aussi un impact financier sur toutes les filières agricoles », prévient aussi l’élu.

Une manifestation devant les Invalides à Paris, le 23 septembre 2020.
Une manifestation devant les Invalides à Paris, le 23 septembre 2020. - ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Régression et « boîte de Pandore »

« C’est un texte régressif », assène Nathalie Sarles, députée LREM de la Loire, qui déplore que le gouvernement ait cédé aux « pressions du secteur betterave ». « Il est plus responsable de voter contre. Des agriculteurs, apiculteurs et citoyens m’ont d’ailleurs implorée de voter contre, pour protéger ces insectes qui sont des sentinelles pour nous ».

Ce serait aussi la première fois qu’un produit interdit au nom de l’écologie serait réautorisé. Par crainte d’une censure du Conseil constitutionnel, le gouvernement n’a pas précisé dans le texte que cette dérogation s’appliquerait uniquement à la betterave. « Je crains qu’on ouvre une boîte de Pandore pour d’autres filières », s’inquiète Jean-Charles Colas-Roy, qui plaide pour le maintien de l’interdiction et une indemnisation des agriculteurs.

Une dérogation très encadrée…

« Impossible de les indemniser à 100 % », réplique-t-on au cabinet du ministère de l’Agriculture, invoquant des règles européennes de non-concurrence. « Faute de solution efficace pour enrayer la jaunisse, ils auraient pu renoncer à semer de la betterave dès cette année, et toute la filière sucre française aurait disparu, poursuit l’entourage du ministre Julien Denormandie. On se serait retrouvés à devoir importer du sucre d’autres pays qui, eux, autorisent ces produits. »

Le rapporteur du texte à l’Assemblée, Grégory Besson-Moreau, plaide aussi pour le « pragmatisme » : « Soit on ne fait rien et on dit au revoir à 46.000 emplois et 25.000 exploitations agricoles, et notre rang de n° 1 du sucre de betterave dans le monde, et en Europe. Soit on a le courage politique d’accompagner ces agriculteurs vers la transition écologique. » Le député de l’Aube insiste par ailleurs sur le contrôle prévu par la loi : les agriculteurs devront obtenir chaque année une autorisation du gouvernement pour utiliser les néonicotinoïdes, jusqu’à l’été 2023, date butoir. En parallèle, plusieurs millions seront investis dans la recherche pour trouver une autre option que ces pesticides afin d’enrayer la jaunisse de la betterave.

… mais qui brouille le message vert des macronistes

Si la majorité assume un choix « pragmatique », elle n’ignore pas la nuisance politique de s’attaquer à un tel symbole. « Cette décision peut brouiller notre message, alors que nous avons énormément de mesures positives pour l’écologie à annoncer », regrette Jean-Charles Colas-Roy. D’autant que la dérogation est impopulaire : environ 70 % des Français la désapprouveraient, selon un sondage OpinionWay pour l’association Générations futures. « Personne n’y va de gaieté de cœur, on aurait préféré ne pas avoir ce débat », reconnaît-on au cabinet de Julien Denormandie.

Signe que le débat est passionné, les discussions se sont achevées tard lundi soir. Et preuve de l’embarras sur ce sujet, Barbara Pompili n’était pas présente dans l’Hémicycle pour défendre le texte, laissant Julien Denormandie endosser les mesures prévues face aux députés. Lors du vote solennel, ce mardi, un nombre record de députés LREM a voté contre le texte, tandis que d'autres se sont abstenus.