Coronavirus : « Les politiques ont un sentiment d’impunité, même avec un virus mortel »

INTERVIEW Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po, revient pour « 20 Minutes » sur le manque d’exemplarité du gouvernement et les conséquences que cela risque d’avoir.

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Jean Castex dans l'émission Vous avez la parole
Jean Castex dans l'émission Vous avez la parole — Jacques Witt/SIPA
  • Ce jeudi, le Premier ministre, interrogé dans l’émission Vous avez la parole, a avoué ne pas avoir l’application StopCovid sur son portable après avoir conseillé aux Français de la télécharger.
  • Un « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » loin d’être isolé. Entre Emmanuel Macron qui enlève plusieurs fois son masque en public, les ministres qui n’en portaient pas jusqu’en septembre, la liste des couacs de communication est longue.
  • Pour Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po, cette volonté de vivre au-dessus de leurs propres règles coûtera cher au gouvernement.

Ce jeudi soir, Jean Castex était l’invité de l’émission Vous Avez La Parole. Et hélas pour le Premier ministre, ce ne sont ni ses explications des nouvelles mesures sanitaires ni son rappel des gestes barrières qui resteront comme la séquence de la soirée. Non, l’instant lunaire et symbolique qui a marqué les téléspectateurs, c’est lorsqu’après avoir rappelé aux Français l’importance de télécharger StopCovid, le Premier ministre a avoué ne pas avoir lui-même l’application sur son portable.

Enième exemple d’un gouvernement loin d’être irréprochable sur les propres mesures qu’il dicte. Emmanuel Macron qui enlève son masque pour tousser, le retire devant des écoliers pour montrer son visage, manque de distanciation entre ministre, cas contact qui défile tout de même dans les médias… Autant de couacs qui sabordent la communication pour Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po.

Jean Castex qui incite à télécharger l’application StopCovid sans l’avoir fait lui-même, n’est-ce pas l’exemple-type de l’amateurisme du gouvernement dans le devoir l’exemplarité ?

Si, et cet amateurisme date du début de la crise. Jamais les politiques et le gouvernement ne se sont sentis tenu à un devoir d’exemplarité. Il y a un vrai déni de la réalité de l’épidémie de la part de l’exécutif qui a mis plusieurs mois à adapter eux-mêmes leur comportement. Jusqu’au mois de septembre, certains ministres avaient du mal à mettre le masque, le Premier ministre a annoncé être cas contact dans un lieu clos, ce qui est contre-indiqué sanitairement, pendant que le président faisait des bains de foule au Liban, loin de toute distanciation sociale.

C’est d’autant plus frappant qu’en Europe, à part les leaders populistes, les autres dirigeants et gouvernement ont très vite montré l’exemple. Angela Merkel, une fois cas contact, s’est tout de suite isolée. En France, on a mis des mois à ce que les politiques tentent de montrer une exemplarité, et on voit encore qu’il reste du travail avec notamment le cas de Jean Castex et de StopCovid.

A part le déni de la gravité de l’épidémie au début, comment expliquez aujourd’hui de tels couacs ?

Les politiques ont un sentiment d’impunité, ils vont avoir tendance à penser qu’ils ne sont pas concernés ou au-dessus des règles, même avec un virus mortel. C’est une tendance historique en France, les politiques dictent des règles mais n’aiment pas les appliquer. Simplement, en cas de pandémie, c’est plus flagrant et cela contribue à faire penser à des mesures injustes en troublant le message ou en lui donnant un air plus répressif. Lorsque Jean Castex se justifie de ne pas avoir téléchargé StopCovid parce que lui ne prends pas le métro, cela donne vraiment le sentiment que ses mesures et ses règles sanitaires sont faites uniquement pour le « petit peuple » et non pour les élites. En plus, c’est un argument fallacieux, puisque le Premier ministre a déjà été cas contact, c’est donc bien la preuve que StopCovid pourrait lui servir.

De façon générale, il y a un refus pour les politiques français d’être des êtres humains vulnérables et mortels, ils veulent être des surhommes, et certains le pensent même probablement.

Cela risque d’avoir des conséquences ?

Il va y avoir probablement un rejet des élites politiques qui ne montrent pas l’exemple. Le fait qu’ils ne respectent pas les règles sanitaires va faire paraître les politiciens comme autant plus déconnectés des réalités et coupés du monde. En plus, en faisant cela, ils prennent le risque de contaminer et de répandre le virus, passant non seulement pour des personnes arrogantes, mais aussi dangereuses et inconscientes. Pour moi, on se dirige vers un rejet majeur et il est impossible que le gouvernement en sorte indemne, il y aura des séismes politiques en 2021 et 2022.

Hors du gouvernement, cela rend le message plus confus et plus dur à suivre. Si le politique n’a pas l’air de croire aux règles qu’il dicte, comment voulez-vous que les gens y croient ? Comme il n’y a pas d’adhérence et de confiance dans les mesures du gouvernement, il ne reste plus que la peur pour les faire appliquer – les amendes, le reconfinement et la deuxième vague –, et cette peur peut certes fonctionner sur un temps court, mais à long terme, le message ne passera plus.