Sécurité : « Gérald Darmanin a besoin de cibler les trafiquants pour perdurer politiquement », dénonce le député LFI Ugo Bernalicis

INTERVIEW La France insoumise organise ce lundi un colloque sur la sécurité

Propos recueillis par Paul-Guillaume Ipo

— 

Le député (LFI) du Nord, Ugo Bernalicis.
Le député (LFI) du Nord, Ugo Bernalicis. — Nicolas Messyasz / SIPA
  • Des députés de La France Insoumise organisent, ce lundi, une conférence intitulée « Sécurité, violences, délinquance : retour à la raison ».
  • A l’initiative de cet événement, l’élu du Nord Ugo Bernalicis, qui évoque pour 20 Minutes les propositions de son parti sur ces questions.
  • « Nous ne pouvons pas laisser les idées actuellement diffusées sur la sécurité se développer sans apporter un contre-discours élaboré », dit le député en référence à la communication du gouvernement et de Gérald Darmanin.

C’est, d’après La France insoumise, l’heure du « retour à la raison » en matière de sécurité. Alors que le gouvernement s’est vigoureusement emparé de ces questions et que le terme d'« ensauvagement » fait débat jusque dans ses rangs, les députés Ugo Bernalicis et Danièle Obono organisent ce lundi un colloque destiné à développer les propositions du parti de  Jean-Luc Mélenchon – qui conclut l’événement – en matière de lutte contre la délinquance.

Député du Nord (LFI), Ugo Bernalicis a répondu aux questions de 20 Minutes. Pour lui, Emmanuel Macron « a demandé à Gérald Darmanin de faire du Nicolas Sarkozy, d’occuper les médias en parlant d’insécurité, d’ensauvagement et de séparatisme. Il se dit que s’il ne sanctuarise pas l’électorat de droite, sa réélection en 2022 sera impossible ».

Votre parti n’est pas forcément attendu sur les questions de sécurité et de délinquance. Quelle est le sens de votre démarche ?

Nous avons fait le choix de lancer cette initiative en réaction à la campagne médiatico-politique qui est en ce moment à l’œuvre. Nous ne pouvons pas laisser les idées actuellement diffusées sur la sécurité se développer sans apporter un contre-discours élaboré.

Pour nous, cette thématique nous importe. Je ne dis pas qu’elle est centrale, mais nous la traitons de manière disciplinée et argumentée. Sur le propre terrain de nos adversaires, c’est-à-dire celui des questions de sécurité, nous avons plus d’expertise et de propositions pertinentes qu’eux. Pourquoi se priver de le faire savoir ? Comme les autres ministères, nous n’avons pas peur de diriger celui de l’Intérieur.

Vous affirmez donc que La France Insoumise a les clés pour régler les problèmes d’insécurité et de délinquance auxquels certains Français font face ?

Nous sommes prêts à diriger ce pays. Oui, nous avons des propositions concrètes à mettre en œuvre ! C’est notre rôle politique que de traduire les thèses de chercheurs sur le terrain. Je ne dis pas que ce sera simple au ministère de l’Intérieur, mais ce ne sont pas les thématiques de sécurité qui m’inquiètent le plus, place Beauvau. Ce sont plutôt certaines corporations, autrement appelées « syndicats de police majoritaires », qui me font craindre quelques difficultés.

Gérer ce ministère, c’est avant tout redonner aux fonctionnaires de police un sens à leur métier. Nous voulons que les policiers soient des gardiens de la paix, qu’il y ait une désescalade, un rétablissement du lien la police et la population. Il faut donc remettre en place la police de proximité détruite par Nicolas Sarkozy.

Je suis frappé lorsque je vois le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, expliquer qu’il faut soutenir nos policiers sans sourciller et ne jamais les mettre en cause. Moi, je suis pour une police irréprochable, donc il faut parfois les mettre en cause, ce qui ne signifie pas que l’on remet en cause l’institution et son existence même. Les agents sont sûrement très contents d’entendre ça. Mais le lendemain, quand ils retournent au boulot, les tablettes Neo qu’on leur a promises sont défectueuses, les gilets pare-balles périmés, le commissariat sent l’urine et les cloisons ne sont pas insonorisées… Voilà le quotidien du policier ! Il faut donc renforcer des moyens matériels pour rendre ce métier digne.

Certains vous disent contre la police. Que leur repondez-vous ?

Je veux être très clair : je ne suis pas contre la police. Je suis contre un certain nombre de comportements dans la police nationale. La police a une responsabilité particulière, et elle tire son autorité et donc sa légitimité de son comportement.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a, au cours de ces dernières semaines, créé la polémique en parlant d'« ensauvagement » de la société. Que pensez-vous de ces déclarations ?

C’est du Sarkozy copié-collé, à dix ans d’intervalle ! Il ne manquerait plus qu’il nous parle du karcher… C’est parfois même du Marine Le Pen. La rhétorique de l'« ensauvagement » est propre à l’extrême-droite, qui a mis en circulation ce terme pour stigmatiser les jeunes issus des quartiers populaires. Et ce n’est pas que le député LFI qui vous le dit : le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, estime que ce terme fait le jeu de Marine Le Pen et de son parti. Je pense qu’Emmanuel Macron a compris qu’il fallait gouverner à droite, mais ce n’était pas non plus la peine de faire le jeu du Rassemblement national !

Gérald Darmanin a durci le ton face à la consommation de stupéfiants. Comment jugez-vous son discours et la généralisation de l’amende forfaitaire pour consommation de cannabis ?

Là encore, il fait du Sarkozy tout craché. Il utilise la rhétorique et la politique pénale et judiciaire suivies depuis les années 1970. Le résultat, c’est qu’il n’y a jamais eu autant de consommation de stupéfiants en France. L’augmentation de la répression ne met pas fin aux trafics, des tas de chiffres le montrent.

Je trouve étrange de voir Gérald Darmanin venir à Lille expliquer qu’il faut mettre des caméras de surveillance pour lutter contre le trafic de stupéfiants alors qu’il n’y a jamais eu autant de caméras dans notre pays et que le trafic n’a jamais été aussi intense. Ce qu’il nous faut, ce sont des enquêtes de police judiciaire. On va interpeller de temps en temps celui qui deale au coin de la rue, le « chouf » qui surveille, et choper deux ou trois consommateurs pour aller dire que l’on lutte contre les trafics. On continue de faire de la politique du chiffre qui ne fonctionne pas. Mais c’est ridicule de fonctionner ainsi !

A part de la communication politique, je ne vois pas ce que c’est. Si j’étais cynique, je dirais même que la droite et les responsables politiques comme Gérald Darmanin ont besoin qu’il y ait des trafiquants et de l’insécurité pour perdurer politiquement.

Selon vous, ce qui est proposé par le ministre de l’Intérieur est obsolète ?

Gérald Darmanin répond simplement à une commande politique. Je pense que le président de la République lui a demandé de faire du Nicolas Sarkozy, d’occuper les médias en parlant d’insécurité, d’ensauvagement et de séparatisme. Il a besoin qu’on ne parle pas du social. Emmanuel Macron se dit que s’il ne sanctuarise pas l’électorat de droite, sa réélection en 2022 sera impossible. Il est quand même étrange de se placer en tant que rempart au RN en appliquant son programme…

Vous êtes donc opposé à la politique de lutte contre les stupéfiants menée par le gouvernement. Que propose votre parti concernant le cannabis et la lutte contre les trafics de drogue ?

Nous proposons la dépénalisation de la consommation de tous les stupéfiants pour que les consommateurs qui souffrent d’addictions puissent bénéficier d’une prise en charge médicale et sanitaire. Des pays passés par cette dépénalisation pour le consommateur ont eu des résultats extraordinaires. Prenez l’exemple du Portugal, qui a dépénalisé l’ensemble des substances. Ils sont passés de 100.000 héroïnomanes à 10.000 en dix ans. Ils ont pris en charge les consommateurs, ont accentué la lutte contre le trafic, et ça a fonctionné.

Concernant le cannabis, nous sommes pour la légalisation et l’encadrement de la production. Ça reste le stupéfiant le plus répandu et consommé en France. Les effets produits, notamment en termes de troubles à l’ordre public, ne sont pas les mêmes que les autres drogues donc cela se gère beaucoup mieux. L’expérience des Pays-Bas, du Canada ou d’autres ont montré que les pays qui légalisaient obtenaient comme résultat la baisse de la consommation.