Rentrée politique : « L'omniprésence des deux anciens présidents peut se révéler gênante pour leur parti respectif »

INTERVIEW Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication en sciences politiques, analyse l’impact de l’omniprésence de Nicolas Sarkozy et François Hollande pour les Républicains et les Socialistes en cette rentrée

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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François Hollande et Nicolas Sarkozy
François Hollande et Nicolas Sarkozy — Charles Platiau/AP/SIPA
  • Loin de se faire oublier, les ex-présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande semblent plus présents que jamais médiatiquement au sein de cette rentrée politique.
  • Une mise en lumière du passé qui semble faire de l’ombre aux ambitions futures de la gauche et la droite.
  • Pour Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication en sciences politiques, les problématiques pour chaque parti face à ce lourd passé sont en réalité très différentes.

Derniers présidents de la République issus de leur parti respectif, Nicolas Sarkozy et François Hollande sont-ils désormais devenus des boulets que doivent se traîner Les Républicains et le Parti socialiste en pleine rentrée politique ? S’il est commun de dire qu’il faut parfois faire table rase du passé pour se bâtir un avenir stable, les fantômes rôdent toujours au sein des deux anciens partis traditionnels.

D’un côté, François Hollande, toujours prompt à commenter dans la presse ce que fait le PS ou la gauche en général, écrasant de son poids toute tentative de leadership d’avenir. De l’autre, les commentaires de Nicolas Sarkozy, mais aussi ses dérapages, comme ce jeudi avec une assimilation entre le mot « singe » et « nègre » dans une interview à Quotidien. Au point de brouiller le futur de la gauche et de la droite ? Selon Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication en sciences politiques, c’est surtout aux partis d’apprendre à se détacher de leurs anciens leaders.

François Hollande et Nicolas Sarkozy ne gâchent-ils pas la rentrée de leurs partis respectifs à cause de leur omniprésence médiatique ?

L’omniprésence des deux anciens présidents peut se révéler gênante pour leur parti respectif. La semaine où Olivier Faure a fait sa première intervention en tant que leader du Parti socialiste, François Hollande donnait une interview, avec un écho médiatique bien plus important. Il refuse de laisser la place à un successeur et prend toute la lumière avant que quelqu’un d’autre n’émerge. Il y a chez lui une volonté très nette de couper l’herbe sous le pied de tout potentiel leader de la gauche.

La problématique à droite n’est pas la même. La droite a des leaders actuels avec de sérieuses ambitions présidentielles, comme Xavier Bertrand ou François Baroin. Ils semblent encore un peu légers pour être élus, mais ils ne feraient pas 6 % non plus comme le ferait probablement un Olivier Faure. Le problème de la présence de Nicolas Sarkozy, c’est son rapprochement avec Emmanuel Macron, qui continue son opération de siphonner la droite. Cette tentation LREM pour la droite pourrait certes fossoyer Les Républicains, mais la droite aura toujours voix au chapitre, même avec des personnalités affiliées désormais LREM. Edouard Philippe en est un bon exemple. Il n’y a donc pas cette crainte comme à gauche de disparaître.

Les deux pourraient se défendre en disant qu’ils occupent finalement une place laissée libre par l’absence notable de leaders depuis leur départ…

Mais François Hollande n’a eu cesse dans son mandat de diviser la gauche, notamment avec Manuel Valls en Premier ministre. C’est lui qui amené la gauche à faire 6 % à la présidentielle de 2017, lui qui explique qu’elle a été balayée de la plupart des grandes villes lors des élections municipales. Son bilan est extrêmement lourd, et c’est d’ailleurs surprenant que sa parole soit encore autant considérée à gauche malgré cela.

C’est d’ailleurs ce que doit faire la gauche, tuer le père et avec ce meurtre symbolique, se libérer de la présence de François Hollande pour enfin voir de nouveaux leaders avec une parole et des décisions fortes. Lorsque l’idée arrive de s’allier avec les Ecologistes, François Hollande la balaye en interview : « Non, le PS ne doit pas s’allier ». Nicolas Sarkozy a une présence plus folklorique, il incarne une certaine droite, mais s’il donnait des consignes précises aux LR, on l’écouterait poliment mais on ne prendrait pas tellement en compte son avis.

N’y a-t-il quand même une nostalgie, à gauche ou à droite, de ces présidents qui, s’ils n’ont jamais fait l’unanimité, incarnaient l’époque où la gauche et la droite faisaient la pluie et le beau temps politiquement en France ?

La vraie nostalgie pour la gauche droite, et pour la population, s’incarne bien plus avec Lionel Jospin-Jacques Chirac que François Hollande-Nicolas Sarkozy. L’époque d’un débat apaisé et plus intelligent, mais surtout une époque de véritables identités et de convictions politiques. Aujourd’hui, dans le même gouvernement, on peut avoir un Eric Dupond-Moretti disant qu’il faut sortir les jeunes délinquants de prison et en même temps un Gérald Darmanin qu’il faut les sanctionner beaucoup plus sévèrement. Ce brouillage de la valeur politique est très anxiogène pour la population, qui regrette le temps des gens clairement identifiés.

Si la droite s’en sort donc mieux que la gauche, peut-elle quand même pâtir de certains dérapages de Nicolas Sarkozy, comme ce jeudi dans Quotidien ?

Ça va lui coûter principalement à lui, la droite a appris de ses erreurs et est désormais capable de fonctionner même avec un Nicolas Sarkozy défaillant, elle a réussi son émancipation. Sur son dérapage d’hier, on va beaucoup plus se dire que lui est fini que la droite est finie.

Le salut de la droite/gauche passera peut-être par un Emmanuel Macron en train de s’orienter clairement à droite, avec un clivage droite/gauche qui retrouve ses droits. De cette manière, la droite est en capacité de reprendre le pouvoir et certains diront même qu’elle l’occupe d’une certaine façon. Elle n’a pas besoin d’un Sarkozy. François Hollande a lui, laissé un champ de ruine duquel il sera plus dur pour la gauche de réémerger, mais une droite au pouvoir appellera forcément une gauche d’opposition.