« Ensauvagement », « banalisation de la violence »… Sur l’insécurité, l’exécutif cherche ses mots

VERBATIMS Un désaccord entre deux ministres sur le terme d'« ensauvagement » pour parler de la violence dans notre société a relancé les attaques de la droite contre un gouvernement jugé laxiste

L.C.

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Le ministre de la Justice et celui de l'Intérieur ne sont pas tout à fait à l'unisson.
Le ministre de la Justice et celui de l'Intérieur ne sont pas tout à fait à l'unisson. — Eric TSCHAEN/POOL/SIPA // Lemouton / Pool/SIPA
  • Un mot fait débat au sein de l’exécutif, « ensauvagement », adopté par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, mais récusé par celui de la Justice Eric Dupond-Moretti.
  • Les déclarations divergentes des ministres ont poussé le chef du gouvernement à siffler la fin de la récré. Mais au-delà du débat sémantique, Emmanuel Macron est attendu sur les questions sécuritaires.
  • Le séminaire gouvernemental de rentrée sera d’ailleurs consacré à ce sujet.

C’est le mot de la discorde en cette rentrée 2020 : « ensauvagement », supposé désigner la montée de la violence et de la délinquance en France. Le terme est controversé car les données statistiques n'attestent pas un tel phénomène, et il était jusqu’à présent plutôt cantonné aux rangs des politiques de droite et d’extrême droite. Jusqu’à ce que le ministre de l’Intérieur, l’ex LR Gérald Darmanin, l’emploie et suscite le débat au sein du gouvernement, poussant le Premier ministre à réagir.

Clash Dupond-Moretti/Darmanin

On rembobine : le nouveau ministre de l’Intérieur emploie pour la première fois le mot le 24 juillet dernier dans une interview au Figaro. « Nous assistons à une crise de l’autorité. Il faut stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société. Il faut réaffirmer l’autorité de l’État, et ne rien laisser passer », déclare-t-il alors, à la veille d’un déplacement à Nice sur le thème de l’insécurité, après une fusillade dans la cité balnéaire. Un mois plus tard, il récidive dans un tweet à propos d'« une opération de police en cours » à Grenoble.

Mais le terme ne plaît pas du tout à son homologue au ministère de la Justice. Interrogé sur Europe 1 mardi, Eric Dupond-Moretti récuse ce terme. « L’ensauvagement, c’est un mot qui […] développe le sentiment d’insécurité ». Or « pire que l’insécurité, il y a le sentiment d’insécurité » qui est « de l’ordre du fantasme » et est nourri par « les difficultés économiques » et « certains médias », assure le garde des Sceaux.

Castex appelle à « fermer le ban »

La dissonance entre les deux ministres est rapidement pointée par l’opposition. « Le clash Dupond-Moretti/Darmanin montre toutes les limites du en même temps. Plus on s’avance dans le en même temps, plus on s’éloigne d’une politique de droite », réagit mardi Damien Abad, chef du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, dans Le Parisien.

Résultat : le chef du gouvernement a dû siffler la fin de la récré. En déplacement à Châteauroux (Indre) pour la rentrée des classes, Jean Castex a déclaré : « fermez le ban : il n’y a aucune polémique ». « La question n’est pas les mots qu’on emploie pour qualifier le phénomène, mais les actions que l’on met et que l’on va mettre en place pour y faire face », a ajouté le Premier ministre.

« Le ministre de l’Intérieur, comme l’ensemble du gouvernement, constate effectivement qu’il y a une montée du sentiment d’insécurité et je peux vous dire la totale mobilisation du gouvernement pour y faire face ». Matignon a même publié une photo des deux ministres se touchant les coudes, pour illustrer leur convergence.

Malgré cette intervention, Gérald Darmanin a campé sur ses positions dans la soirée de mardi. « On peut utiliser des mots différents. Personnellement, j’utilise le mot d’ensauvagement et je le réitère », a-t-il affirmé devant la presse lors d’un déplacement à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). « C’est un mot qui fait naître en moi des échos des années de permanence électorale où j’ai vu des gens victimes d’actes de sauvagerie », a-t-il justifié.

« Je n’ai jamais vu une parfaite cohésion entre les deux ministres, et c’est normal : l’un est dans l’immédiat, la réponse pour maintenir l’ordre public, l’autre est plus sur le long terme », relativise le député LREM de la Côte d’Or Didier Paris.

Un gouvernement attaqué sur les questions de sécurité

Au-delà du débat sémantique, l’exécutif se sait très attendu sur la question de la sécurité, un sujet sur lequel la droite attaque régulièrement la politique d’Emmanuel Macron depuis le début du quinquennat. « Nous avons une politique sécuritaire très claire », rétorque Didier Paris. « Plus de proximité, avec la création de la police de sécurité du quotidien, des réponses judiciaires plus rapides, grâce à la réforme de 2019 », rappelle le parlementaire, taclant au passage la droite « qui a supprimé des postes de policiers sous Sarkozy ».

Le chef de l’Etat a lui aussi pris ses distances avec le terme « ensauvagement ». Interrogé par des journalistes vendredi, le président a indiqué qu’il préfère parler « d’une banalisation de la violence ». Il a choisi de profiter des 150 ans de la République, célébrés ce vendredi au Panthéon, pour glisser dans son discours « un message ferme contre les tentations séparatistes ». Mais ce ne sera pas un discours « sécuritaire », prévient l’entourage du chef de l’Etat.

Un tel discours sera pourtant « sûrement nécessaire », juge le marcheur Didier Paris, « car le sentiment d’insécurité des Français existe. On n’a jamais abandonné la problématique de la sécurité du quotidien, mais peut-être qu’on a semblé très occupés par les questions terroristes », avance l’élu. La sécurité sera d’ailleurs à l’ordre du jour du séminaire gouvernemental de rentrée, mercredi 9 septembre.