Gouvernement Castex : Comment Emmanuel Macron veut déshabiller la droite en misant sur les territoires

POLITIQUE En s'appuyant sur les territoires, Emmanuel Macron entend dessiner un « nouveau chemin » pour sa fin de quinquennat mais aussi contrer la droite dans la perspective de 2022

Thibaut Le Gal
Emmanuel Macron et Jean Castex.
Emmanuel Macron et Jean Castex. — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Emmanuel Macron a décidé de remplacer Edouard Philippe par Jean Castex, qui se revendique comme « un Premier ministre des territoires ».
  • Le chef de l’Etat entend réduire la fracture territoriale pour les deux dernières années de son mandat.
  • La stratégie vise aussi à couper l’herbe sous le pied des Républicains dans la perspective de 2022.

« Nous devons réarmer nos territoires, nous devons investir dans nos territoires, nous devons nous appuyer sur nos territoires ». Lors de sa déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale mercredi dernier, Jean Castex a employé le mot « territoire » à 25 reprises. Le lendemain, lors de sa prise de parole au Sénat, le Premier ministre l’a également utilisé 33 fois. Un élément de langage loin d’être anodin, au moment où Emmanuel Macron entend dessiner un « nouveau chemin » pour sa fin de quinquennat. L’objectif est aussi de contrer la droite dans la perspective de 2022.

Jean Castex, l’atout territoire d’Emmanuel Macron

Le chef de l’Etat a promis aux Français de « se réinventer » pour les deux dernières années de son mandat. Afin de répondre à la crise économique liée au coronavirus, mais aussi pour réduire la fracture territoriale dans le pays. Le président de la République veut montrer qu’il a tiré les leçons de la gronde des «gilets jaunes». La décision de nommer Jean Castex à Matignon, qui se présente régulièrement comme un homme « de terrain », entend aussi répondre à cette logique.

« Castex coche la case technocratique [c’est un énarque et haut fonctionnaire] qui a une vision de planification des politiques à mener. Mais il a aussi été maire d’une petite commune [à Prade dans les Pyrénées-Orientales]. Vous ne pouvez pas rester élu local pendant douze ans sans bien connaître et apprécier les territoires », résume Erwan Balanant, député MoDem du Finistère.

« En trois ans, on a déjà fait 85 % du programme pour lequel on a été élus. Mais la crise entraîne des modifications, confie Coralie Dubost, députée LREM de l’Hérault. Les territoires ont pu se sentir délaisser ces derniers temps, il peut y avoir un besoin de réévaluer, sans pour autant délaisser les métropoles ». Lors de ses premières prises de parole, le Premier ministre n’a d’ailleurs pas manqué de soigner les élus locaux et d’évoquer une nouvelle étape de décentralisation.

« Avec Castex, on renverse le sablier »

Jean Castex a notamment annoncé qu’une loi ouvrant le droit à la différenciation, et donc à davantage d’expérimentations locales, sera présentée en Conseil des ministres avant la fin du mois. Devant le Parlement, le chef du gouvernement a également ouvert la porte à une gestion régionale d’une partie du réseau routier national et décliné les actions déjà mises en place en faveur de la ruralité, du déploiement du service public avec les Maisons France service ou encore le plan « Petites villes de demain ».

« Ce changement de Premier ministre est un vrai tournant. Avec Castex, on renverse le sablier. On passe d’un gouvernement top down [du haut vers le bas] à un pouvoir bottom-up [ascendant] », résume d’une formule si macroniste Bruno Bonnell. Le député LREM du Rhône précise : « Avec les lois Pacte ou Egalim, on pouvait apparaître un peu déconnectés de la vie des gens. On entre maintenant plus dans le concret, dans leur quotidien ».

Une manière de déshabiller la droite pour 2022

Cette prise en compte des territoires sera aussi l’une des priorités du mouvement La République en marche à la rentrée. « Nous souhaitons mettre en place plus de démocratie locale et davantage de décentralisation dans notre organisation. C’est pour ça que des conseils de territoire vont être créés », dit-on au parti. Après la claque reçue aux municipales, le parti présidentiel espère combler son manque d’ancrage local, pourtant utile pour relayer l’action de l’exécutif. Cette stratégie « des territoires » permet aussi à Emmanuel Macron de couper l’herbe sous le pied des Républicains dans la perspective de 2022.

Car depuis la présidentielle perdue en 2017, la droite a, elle aussi, joué la carte des territoires. Le parti s’est ainsi recentré sur son puissant réseau d’élu local, pour tenter de se distinguer du macronisme, jugé « hors sol » et « déconnecté » de la France périphérique. « La France des territoires, c’est nous », souffle Damien Abad, patron des députés LR, qui se méfie de la nouvelle stratégie de l’exécutif. « Nous ne sommes pas dupes car la fracture territoriale s’est agrandie sous la présidence Macron. Mais nous espérons qu’après le dénigrement, le gouvernement a enfin compris que les territoires sont un enjeu essentiel, tant sur la question des ressources que des compétences, poursuit l’élu de l’Ain. On verra s’il s’agit d’un choix sincère ou purement stratégique. Les territoires attendent maintenant des preuves d’amour ».

Une première a été donnée ce lundi par Agnès Pannier-Runacher et Jacqueline Gourault lors d’une visite à Chalon-sur-Saône. La ministre chargée de l’Industrie et sa collègue à la Cohésion des territoires ont présenté un « Pack rebond », série de mesures pour relocaliser les productions dans les territoires. D’autres pourraient être annoncées cet été lors de la grande conférence nationale sur le sujet voulue par Emmanuel Macron.