Pourquoi le général De Gaulle reste-t-il une référence indépassable dans la vie politique française ?

COSTUME Les 80 ans de l’Appel du 18 Juin remettent au milieu de la scène l'ancien président de la République, qui ne quitte jamais très longtemps le débat politique

Rachel Garrat-Valcarcel

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Pas mal ce costume ?
Pas mal ce costume ? — YOAN VALAT / POOL / AFP
  • Depuis des années, la figure du général de Gaulle est mise à toutes les sauces par des personnalités politiques en mal de stature, à droite mais pas seulement.
  • Cinquante ans après sa mort, le personnage, si polarisant à la fin de son mandat présidentiel, est devenu plus consensuel.
  • Et puis on ne remplace pas comme ça un « homme providentiel », surtout quand il a créé des institutions, celles de la Ve République, qui demandent de se fondre dans le moule qu’il a défini. Pas facile en temps de paix.

En 2020, il semble toujours de bon ton, pour un président de la République ou un ou une aspirante au poste, de se mettre dans les pas du général de Gaulle. Ce 18 juin 2020, qui marque les 80 ans de l’appel de Londres à la résistance est évidemment une bonne occasion. Emmanuel Macron est à Londres ce jeudi, Marine Le Pen était sur l’île de Sein mercredi, mais ce ne sont pas les seules personnalités à se revendiquer de Charles de Gaulle, l’homme qui a sauvé deux fois la République. Pas un petit CV certes, mais pourquoi une telle persistance, un demi-siècle après sa mort ?

Cinquante ans c’est long. C’est largement le temps qu’il faut pour que l’image d’une personnalité politique de premier plan, très polarisante en son temps, devienne plus consensuelle. « Les générations les plus opposées au général ont été repoussées », explique à 20 Minutes Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Montpellier. Elle cite en exemple le Front national, devenu Rassemblement national : le parti d’extrême droite, fondé par des anti-gaullistes, avec Jean-Marie Le Pen à sa tête, se dit aujourd’hui héritier des combats du général. « Marine Le Pen, avec Florian Philippot, a complètement renversé la stratégie de son parti. »

« Un ensemble d’idées assez élastique »

Un non-sens, bien sûr, pour l’essayiste et politologue Gaël Brustier, qui constate lui aussi que tout le monde ou presque a repris de Gaulle dans le champ politique français. « On en parle beaucoup mais on raconte énormément de bêtises aussi. Ça ne le démonétise pas, mais je ne suis pas persuadé qu’ils sont tous au niveau. » Ce qui facilite ces reprises à tout va, c’est aussi une certaine malléabilité idéologique du gaullisme qui, pour Emmanuelle Reungoat, est d’ailleurs plus un « ensemble d’idées assez élastique qu’une idéologie ».

Elle en veut pour preuve l’utilisation qu’en a faite Jacques Chirac pendant sa carrière : « Jacques Chirac a pu mobiliser de Gaulle dans des prises de position très eurosceptiques, comme son appel de Cochin en 1979, puis après d’une manière très proeuropéenne au moment de Maastricht, en 1992, par exemple. Et il avait toute légitimité à le faire car de Gaulle est à la fois quelqu’un qui avait des positions fermes sur la souveraineté de la France mais qui a aussi construit l’Europe à partir de 1958. »

Pour les outsiders et les chefs d’Etat

La construction européenne : depuis une trentaine d’années et l’apparition d’un euroscepticisme puissant avec le référendum sur le traité de Maastricht, c’est souvent sur ce sujet-là que la figure du général a été utilisée dans le débat public. « Dans les années 1990, on a plusieurs formations politiques d’opposants qui vont se mettre sans le sillage du général de Gaulle : Philippe de Villiers, un peu, mais surtout Charles Pasqua, Philippe Séguin puis, plus tard, Nicolas Dupont-Aignan », rappelle Emmanuelle Reungoat. Charles Pasqua reprendra même le sigle du RPF, le premier parti gaulliste. « La figure du général est très légitime encore, donc il est utilisé par des outsiders, ceux qui lancent des petites entreprises politiques concurrentes. »

Des outsiders, qui le resteront pour certains, mais pas tous. Chirac, donc, mais aussi Sarkozy, un peu Hollande et beaucoup Emmanuel Macron (les mémoires du général de Gaulle sont en bonne place sur sa photo officielle)... : les derniers présidents, s’y réfèrent assez souvent. Comme une « nostalgie de la grandeur présumée de la France des années 1960 », juge Emmanuelle Reungoat. « Ses dix années de présidence correspondent à des années où la France se modernise à grande vitesse et où naissent plein de grands projets comme le TGV par exemple, rappelle Gaël Brustier. Economiquement, c’est le plein-emploi. Il a bien sûr bénéficié d’une bonne conjoncture économique, c’est aussi pour ça qu’il domine encore la vie politique. »

Circonstances

Et puis c’est surtout le fondateur de la Ve République, le premier chef de l’Etat de ce nouveau régime, en 1958, qui donne un très grand poids à l’exécutif et, au fil des années, au président de la République tout simple grâce à son élection au suffrage universel direct. « L’occupation même de cette fonction de président de la République fait qu’on se retourne forcément sur Charles de Gaulle, pense Emmanuel Reungoat. De Gaulle c’est le fantasme de l’homme providentiel, et la Ve République institutionnalise cette place. »

Sauf qu’on n’en trouve pas à tous les coins de rue. Pour Gaël Brustier, d’ailleurs il n’y en a eu qu’un autre en France au XXe siècle : Georges Clemenceau qui, ce n’est peut-être pas un hasard, a lui aussi mené la France pendant une guerre mondiale. Or, une figure tutélaire naît moins des qualités intrinsèques du personnage que des circonstances de son temps.

« Pasqua avait dit que sans Hitler, de Gaulle n’aurait fait qu’écrire des courriers des lecteurs un peu scrogneugneu au Figaro. Les circonstances font les grands hommes. Sans la Première Guerre mondiale, de Clemenceau on aurait, certes, retenu L’Aurore, mais aussi et surtout le fait qu’il avait fait tirer sur les manifestants dans le sud de la France en 1907. Et c’est la Première Guerre mondiale qui le fait rentrer dans l’histoire comme un géant. » Comme des guerres mondiales – et c’est heureux – il n’y en a pas tous les jours, la vie politique française devrait se dérouler à l’ombre du grand Charles pour encore quelque temps.