Sous pression face à la grogne des policiers, Castaner confirme la suppression de la clé d'étranglement

VIOLENCES POLICIERES Le locataire de Beauvau a indiqué dans un communiqué, vendredi soir, que cette technique controversée ne serait « plus enseignée dans les écoles de police »

Laure Cometti avec Clément Giuliano

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Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur, le 8 juin 2020.
Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur, le 8 juin 2020. — Isa Harsin/AP/SIPA
  • Après des manifestations contre les violences policières, l’Elysée a demandé à Christophe Castaner de prendre des mesures pour améliorer la déontologie des forces de l’ordre.
  • Le ministre de l’Intérieur s’est exécuté lundi, annonçant l’interdiction de la « clé d’étranglement » et des suspensions en cas de « soupçon avéré de racisme ».
  • Malgré la colère des syndicats de forces de l’ordre, Christophe Castaner a confirmé vendredi soir l'interdiction de cette technique.

Turbulences à Beauvau. La mort de George Floyd aux Etats-Unis lors de son arrestation a relancé, en France, les accusations de violences et de racisme au sein de la police. Après plusieurs manifestations, emmenées notamment par la famille d’Adama Traoré, Emmanuel Macron a demandé à Christophe Castaner de réagir « rapidement » pour renforcer la déontologie des forces de l’ordre, avait fait savoir l’Elysée.

Ce que le ministre de l’Intérieur a fait lundi, en assurant lors d’une conférence de presse que « le racisme n’a pas sa place dans notre société et encore moins dans notre police républicaine ». Il a aussi annoncé l’abandon de la méthode d’interpellation policière « dite de l’étranglement » et une réforme « en profondeur » des inspections des forces de l’ordre, et prôné la « tolérance zéro » pour les cas de racisme.

Après avoir été reçus à Beauvau vendredi, les syndicats de police espéraient que le ministre fasse machine arrière sur les prises d’étranglement. Mais dans la soirée, Christophe Castaner l’a confirmé dans un communiqué conjoint signé avec son secrétaire d’Etat Laurent Nuñez : « Conformément aux préconisations de ce groupe de travail, cette technique (…) ne sera plus enseignée dans les écoles de police. Elle ne l’est déjà plus en gendarmerie ou dans les rangs de l’administration pénitentiaire ». Selon lui, elle a « été jugée dangereuse par le groupe de travail conjoint dirigé par les directeurs généraux de la police et de la gendarmerie nationales, chargé en janvier dernier par le ministre de l’Intérieur de passer en revue l’intégralité des gestes et techniques d’intervention des forces de l’ordre ». D’après nos informations, le groupe de travail devrait s’accorder sur d’autres moyens d’arrêter des personnes violentes.

Des rassemblements de policiers en colère

L'annonce de ces mesures, lundi, n’avaient pas désamorcé la mobilisation contre les violences policières, avec des manifestations mardi, et un rassemblement d'ampleur prévu samedi. Elles avaient en revanche déclenché la colère des forces de l’ordre : jeudi soir, des policiers se sont rassemblés dans plusieurs villes, jetant symboliquement leurs menottes à terre et scandant parfois « Castaner démission ». Des actions ont de nouveau eu lieu ce vendredi à Paris : à l’appel d’Unsa police et d’Alliance, des policiers ont défilé ce vendredi sur les Champs-Elysées et jusqu’au siège du ministère de l’Intérieur.

« Christophe Castaner a fait les choses à l’envers. Puisqu’il était pressé par l’Elysée et Matignon de faire des annonces, la première chose à faire, c’était de nous contacter ! », observe Yves Lefebvre, secrétaire général d’Unité SGP police-FO, premier syndicat de gardiens de la paix. « Son discours a été préparé par des gens qui ne connaissent pas la police ! », poursuit-il.

Pour Frédéric Lagache, délégué général d’Alliance police nationale, le discours du ministre de l’Intérieur a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » : « Ça a été une erreur fondamentale. Les mecs se sont sentis lâchés par le premier flic de France, alors qu’ils en avaient déjà ras-le-bol après la crise terroriste, les « gilets jaunes », le Covid… »

« Tolérance zéro » sur le racisme

Quant au discours de « tolérance zéro » pour le racisme, il est perçu comme une accusation générale de la profession. « Le ministre a fait beaucoup pour les forces de l’ordre ! Il y a eu les heures supplémentaires payées, les hausses de salaires, un soutien bec et ongles, notamment pendant le mouvement des ''gilets jaunes'' », rétorque une source à Beauvau.

Selon Unité SGP police-FO, Christophe Castaner a reconnu une « erreur » en annonçant lundi la suspension d’un agent en cas de « suspicion avérée » de racisme. Au ministère, on concède que ces propos « ont généré un malentendu ». « Dès mardi, le ministre a précisé les choses, il ne s’agit absolument pas de lever la présomption d’innocence ». Interviewé sur RMC et BFMTV, Christophe Castaner a déclaré que les policiers pourraient être suspendus en cas de procédure judiciaire pour des propos ou des actes racistes.

Un ministre fragilisé ?

Mais les syndicats en appellent désormais au chef de l’Etat, alors que ce nouvel épisode de colère des forces de l’ordre intervient dans un contexte de rumeurs de remaniement. « Quoi que Christophe Castaner annonce, nous demandons à être reçus par Emmanuel Macron puisqu’il a décidé de s’emparer ce sujet ! prévient Frédéric Lagache, d’Alliance. Et il va falloir qu’il se retrousse les manches et donne un sacré signal, sinon on s’arrêtera pas. » « Pour nous, il est partant. Le président de la République l’envoie au front le lundi. Il fait un discours lamentable et doit rétropédaler cinq jours plus tard. Aujourd’hui, il a tous les syndicats de police contre lui », tacle Yves Lefebvre.

Dans l’entourage du ministre, on souligne que les syndicats n’appellent pas à sa démission. Une partie de l’opposition la réclame pourtant, pour des motifs différents. A droite, le député LR Eric Ciotti estime auprès du Figaro que « jamais un ministre de l’Intérieur n’a lâché ses troupes aussi piteusement ». En revanche, le député insoumis Alexis Corbière juge sur Public Sénat que le ministre « n’a longtemps été que le ventriloque [des] syndicats de police » et qu’il doit quitter Beauvau. Un appel à la démission lancé également par Marine Le Pen.

Contexte de remaniement

Le gouvernement, pour sa part, affiche son soutien au ministre. La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a appelé les forces de l’ordre à ne pas « être dans l’émotion ». « Nous avons une totale confiance dans les forces de l’ordre, mais aussi une grande exigence à leur égard », a-t-elle déclaré sur France Info. La garde des Sceaux Nicole Belloubet a elle estimé sur la même antenne que les manifestations de policiers sont un « mouvement d’humeur qui s’apaisera ».

« Il faut que le président tienne bon, qu’il soutienne son ministre de l’Intérieur », assure Bruno Bonnell, député LREM du Rhône, alors qu’Emmanuel Macron doit s’adresser aux Français dimanche soir. Mais un autre député de la majorité estime que l’exécutif « a fait une boulette en prenant ce genre de décisions sur fond d’affaire Floyd. C’est quasiment comme cracher à la figure des policiers en les traitant de racistes ». Interrogé sur le bilan de Christophe Castaner, un autre élu macroniste préfère louer le secrétaire d’Etat Laurent Nuñez, « une personnalité rare, avec une expérience extraordinaire. Or ça fait six mois qu’on ne le voit plus, on s’en sert pas ».