Municipales 2020 : A quoi va ressembler cette campagne d’entre-deux tours très spéciale ?

CAMPAGNE Un premier tour qui remonte à deux mois, un virus qui circule toujours, et quatre semaines d’entre-deux tours… La campagne qui s’ouvre ce vendredi s’annonce inédite. D’autant plus que les contacts physiques avec les électeurs seront proscrits… Mission impossible ?

Fabrice Pouliquen

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Des panneaux électoraux à Nantes: Julie Laernoes et Johanna Rolland
Des panneaux électoraux à Nantes: Julie Laernoes et Johanna Rolland — J. Urbach/ 20 Minutes
  • Ce vendredi, le Premier ministre Edouard Philippe a dévoilé la date très attendue du second tour des élections municipales annulé en mars en raison de la pandémie du coronavirus : ce sera le 28 juin.
  • Une option qui ouvre ainsi une campagne d’entre-deux tours d’un mois quand elle dure habituellement cinq jours.
  • Un avantage ? Pas sûr, en ces temps de crise sanitaire liée au Covid-19.

Au grand maximum, cinq jours. Une campagne d’entre-deux tours d’une élection municipale ne dure normalement pas plus. Juste cinq jours, « très court, très intense », insistait Edouard Philippe.

Qu’en sera-t-il cette fois-ci dans les quelque 5.000 communes toujours sans maire après le report du second tour des municipales, sur fond de crise sanitaire liées au Covid-19, prévu initialement le 22 mars ? Après de nombreuses concertations, le gouvernement a tranché : ce second tour se tiendra le 28 juin prochain, ont annoncé, ce vendredi midi, en conférence de presse, le Premier ministre et son ministre de l’Intérieur.

Un premier tour qui remonte à deux mois, un virus qui circule toujours

Ce qui ouvre ainsi une campagne électorale de près d’un mois. Ce qui sonnait comme un avantage par rapport à la brièveté habituelle des entre-deux tours dans la bouche d’Edouard Philippe. Vraiment ? Alain Coulombel, porte-parole national d’Europe Ecologie les Verts (EELV) comme Pierre Jouvet, porte-parole du Parti socialiste en doute, même si leurs partis n’étaient pas opposés à cette option du 28 juin. « Cette campagne va se dérouler dans un contexte très inédit, évoquent-ils tous deux. Le premier tour remonte à deux mois et nous sommes toujours dans une situation sanitaire complexe avec un virus qui circule. »

Pas simple de faire campagne dans ces conditions. Dans son rapport remis mardi au gouvernement le conseil scientifique soulignait en tout cas « les risques majeurs liés à la campagne électorale et plus singulièrement aux meetings électoraux ainsi qu’aux actions des candidats ayant pour effet des rencontres ou des rassemblements physiques (distribution de tracts, porte à porte, réunions publiques, réunions d’appartement) ». Il préconisait alors « d’autres modalités de campagnes, notamment à travers l’usage du numérique ». « C’est une option très limitée quand on est sur un territoire comme le mien où la fracture numérique est importante, glisse Jean-Pierre Blazy, maire PS sortant de Gonesse, dans le Val d’Oise, qui n'a pas caché son désaccord avec l'option du 28 juin. Il y a moins de gens connectés dans la banlieue nord de Paris quand dans la banlieue ouest. » Au téléphone ce vendredi après-midi, l’élu n’imaginait pas pouvoir se couper des pratiques traditionnelles de campagne, « même si on prendra toutes les précautions sanitaires, à commencer par le masque ».

« Une présence sur le terrain qui reste essentielle »

Alain Coulombel évoque lui aussi un casse-tête. « Même si depuis une dizaine d’années, les réseaux sociaux ont pris beaucoup d’importance campagne électorale, la présence sur le terrain reste un élément important dans la dynamique d’une élection, rappelle le porte-parole d’EELV. Même lors d’un second tour. Dans les grandes villes, il y a presque toujours un meeting calé dans ces quelques jours, souvent le jeudi. C’est un moment crucial pour mobiliser les équipes de campagne et sa base d’électeurs et il revêt une importance particulière encore lorsqu’il vise aussi à présenter une fusion entre deux listes. Cette fois-ci, c’est certain, il faudra faire sans. »

Un fort préjudice ? Jean-Luc Moudenc, maire sortant de Toulouse et président de France Urbaine, association, qui réunit les maires des grandes villes de France, ne le pense pas. « « La longueur va compenser les formes traditionnelles de mobilisation des électeurs que l’on ne retrouvera pas, glisse-t-il. Encore une fois, une campagne de second tour, ça dure au maximum cinq jours, voire trois lorsqu’il y a recomposition de liste. Là, ça va durer un mois. On ne peut pas dire que le débat public va être atrophié. Au contraire, il sera plus riche. »

La primauté à l’écrit ?

Et passera alors plus par l’écrit ? C’est la piste avancée par Agnès Le Brun, maire divers droite de Morlaix et porte-parole de l’ Association des maires de France, interrogée par 20 Minutes. « On peut imaginer des professions de foi plus longue, plus explicatives, mais aussi davantage de débats dans les médias », précisait-elle.

A condition de le pouvoir, embraye Pierre Jouvet. « Il y a des règles précises qui régissent les professions de foi dans une campagne électorale traditionnelle, rappelle-t-il. Il ne peut y avoir par exemple qu’un seul envoi aux électeurs possible pour chaque liste et le document doit tenir sur une feuille A4 recto verso. » Le Parti socialiste demande alors à ce que de nouvelles règles puissent être établies pour s’adapter à cette situation particulière. « Sur la profession de foi, on peut imaginer deux envois possibles au lieu d’un aujourd’hui ou rester sur un, mais permettre que le document de campagne soit plus long, reprend Pierre Jouvet. Un autre point important est l’équité du traitement des élections dans la presse écrite où un traitement égal dans la répartition des temps de parole est plus compliqué à faire respecter que dans la presse audiovisuelle. »

Des Français qui n’ont pas la tête aux élections ?

Reste à savoir si cette nouvelle façon de faire campagne permettra de remobiliser les électeurs ? C’est « LA » grande inconnue que pointent tant Jean-Pierre Blazy qu’Alain Coulombel. Le premier tour avait déjà été marqué par une abstention record avec un taux à 55 %. « Je souhaiterais me tromper, mais je la pressens très forte encore, lance le maire de Gonesse. Non seulement persistera chez une partie des Français cette crainte d’aller voter. Mais le gouvernement a aussi annoncé qu’il sera possible de partir en vacances cet été. Or le dernier week-end de juin marque souvent les premiers départs en vacances. On va rajouter de l’abstention à l’abstention. »

Des bureaux de vote vides, le 28 juin, sont aussi l’inquiétude de Jean-Luc Moudenc, qui renvoie au sondage Elabe pour BFMTV, publié mercredi. 55 % des sondés s’y disent défavorables à l’organisation d’un second tour le 28 juin. « Il faut prendre en considération la position de ces Français et leur offrir des facilités pour voter de manière qu’ils se sentent ni écartés du scrutin, ni forcés à aller au bureau de vote, précise Jean-Luc Modenc.

France Urbaine entend faire des propositions en ce sens au gouvernement dans les prochains jours. « On ne sera sans doute pas outillé à temps pour permettre le vote par Internet, reprend Jean-Luc Moudenc. En revanche, il y a des choses à faire pour faciliter les procurations ou le vote par correspondance. » Cette dernière modalité, peu connue en France, permet à l’électeur de recevoir le matériel électoral chez lui puis de poster l’enveloppe contenant son bulletin par la poste. Ce vendredi midi, Christophe Castaner s’y disait peu favorable.

Un bonus au maire sortant ?

C’est une autre particularité de cette campagne électorale qui s’ouvre jusqu’au second tour du 28 juin. « Beaucoup de maires sortant ont eu à gérer la crise sanitaire au cours des deux derniers mois et mettre ainsi en avant leur capacité d’actions, ce qui désavantage forcément leurs opposants », note Alain Coulombel, porte-parole d’Europe Ecologie-les Verts (EELV). Un point qui désavantage fortement ce parti dont de nombreux candidats sont outsiders surprises dans plusieurs grandes villes de France. « Bordeaux, Lyon, Strasbourg, Tours… », liste Alain Coulombel.

Un désavantage qu’a reconnu Edouard Philippe, le Premier ministre, lors de la conférence de presse de ce vendredi matin. Tout en le nuançant : « Mon expérience en la matière me laisse à penser que cette question est systématiquement posée, estime-t-il. Ceux qui veulent sortir les maires en place sont un peu plus avantagés qu’eux parce qu’ils sont dans les dispositions. Le code électoral prévoit des règles strictes et qui s’appliquent à tout le monde. Et l’expérience montre aussi qu’il arrive qu’on sorte des maires sortant. »