Coronavirus : Le revenu universel, une vieille utopie qui ressurgit en pleine crise sanitaire

PARADIGME Pour faire face à la crise économique et sociale engendrée par l’épidémie de Covid-19, certains plaident pour verser à tous les citoyens un revenu mensuel « universel »

Laure Cometti

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Vie quotidienne avec le Covid-19 en avril 2020.
Vie quotidienne avec le Covid-19 en avril 2020. — FOURMY/SIPA
  • L’idée d’un revenu universel de base revient dans les débats politiques, en France et à l’étranger, pour faire face à une crise économique qui s’annonce historique.
  • L’épidémie de coronavirus donne des arguments aux défenseurs de cette mesure qui permet, selon eux, de lutter contre la pauvreté et de changer notre rapport au travail.
  • Mais cette utopie deviendra-t-elle réalité, ou bien sera-t-elle adoptée dans une version édulcorée, via une fusion des prestations sociales sous conditions de recherche d’emploi ?

 

Et si l’Etat versait, à chacun, quelques centaines d’euros tous les mois, sans conditions ni contrepartie ? L’idée d’un revenu universel n’est pas nouvelle, mais en France et ailleurs elle refait surface en pleine pandémie de coronavirus. Elle fait partie des propositions publiées mercredi par une soixantaine de parlementaires qui ont consulté des citoyens sur « le jour d’après ». Elle figure aussi parmi les pistes de Nicolas Hulot, ancien ministre de l’Ecologie. Même le pape a plaidé, dans une lettre ouverte parue le 12 avril, pour le principe d’un revenu universel. Cette mesure, jusqu’à présent cantonnée au rang des utopies dans l’Hexagone, et défendue par quelques formations politiques de gauche, pourrait-elle se concrétiser ?

Une protection sociale mise à mal par la crise

Depuis l’arrivée de l’épidémie dans l’Hexagone, les plaidoyers pour le revenu universel, un peu oublié depuis l’élection présidentielle de 2017, se sont multipliés. L’ancien socialiste Benoît Hamon, qui portait cette proposition dans le cadre de sa campagne, est même sorti de sa retraite pour défendre, dans une tribune parue le 16 avril dans le journal Le Monde, cet « antidote social à la répétition de ces crises sanitaires ». « L’accès au chômage partiel est conditionnel et de surcroît réservé aux salariés. Il est loin de couvrir les besoins de tous ces travailleurs, notamment les indépendants », déplore-t-il.

L’épidémie, en révélant, voire en accentuant les inégalités sociales et économiques, donne en effet du grain à moudre aux partisans du revenu universel. « On voit notre fragilité incroyable, on s’aperçoit que le filet de sécurité de notre Etat n’est pas parfait, mais plutôt lacunaire », observe Valérie Petit, députée du Nord. Des travailleurs journaliers, précaires, des intermittents ou des auto-entrepreneurs dépendants de plateformes se sont retrouvés sans revenus, à cause du confinement. A la mi-avril, le gouvernement a fini par débloquer des aides financières pour les foyers les plus modestes et les étudiants.

Une proposition de loi en septembre

En 2017, certains détracteurs du revenu universel le jugeaient financièrement intenable, mais l’explosion des dépenses publiques face au ralentissement de l’économie mondiale a aussi changé la donne. « Depuis deux mois, on rafistole notre système de protection sociale, comme un patchwork. Si on avait eu un socle citoyen, ça n’aurait pas été nécessaire », tacle Valérie Petit.

« Socle citoyen » : c’est ainsi que l’élue apparentée La République en marche a rebaptisé le revenu universel, mais le principe reste le même : une somme, d’un même montant pour tous, versée chaque mois sans conditions, et automatiquement, pour pallier le non-recours aux prestations sociales. Selon l’élue du Nord, l’idée séduit au-delà des rangs de l’aile sociale de la majorité, et la députée prépare une proposition de loi pour intégrer ce « socle citoyen » au débat sur le budget 2021, en septembre. Pas sûr que l’idée trouve grâce aux yeux du gouvernement, qui a déjà lancé un chantier sur le revenu universel d'activité (RUA). « C’est une simple fusion d’allocations, et sous conditions de recherche d’emploi, donc ce n’est pas universel », balaie Valérie Petit.

Au-delà de la lutte contre la pauvreté et la précarisation d’une partie des citoyens, le revenu universel serait aussi une réponse à un questionnement suscité par le confinement sur le sens du travail. « Cette crise pose la question des métiers utiles. La valeur travail, qu’on nous rabâche sans cesse, est mise à mal. On voit qu’elle est déconnectée de la réalité, car ce sont les boulots les plus mal considérés – et payés – qui sont les plus importants en ce moment : les soignants, les profs, les égoutiers, les caissières, les policiers… », attaque Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts.

La crise du Covid-19 et la valeur travail

Les partisans du revenu universel espèrent tirer profit de ce contexte. « Derrière le revenu universel, il y a l’idée de déconnecter les revenus du travail, à travers la reconnaissance de besoins minimaux financiers pour vivre », explique Virginie Deleu, membre du Mouvement français pour un revenu de base. « Le confinement a ralenti la consommation, mais aussi mis en lumière l’importance d’autres activités que le travail rémunéré. Le coronavirus pourrait être un coup d’accélérateur inattendu » à ce projet, estime l’enseignante, néanmoins prudente : « Le gouvernement dit qu’il faudra travailler plus pour la reprise. »

Un sondage mené en mars par l’université d’Oxford indique que 71 % des Européens soutiennent l’idée d’un revenu universel de base. En janvier 2018, 63 % des Français y étaient opposés. « L’idée progresse, par rapport aux années 1990 où les écolos étions les seuls à la porter », constate Julien Bayou, qui milite depuis plusieurs années pour un « revenu de base » et l’a même fait expérimenter à des citoyens tirés au sort. « La moitié de l’humanité a été confinée, les consciences bougent… Mais est-ce que ça sera suffisant ? ». Tout comme Virginie Deleu, l’écologiste doute que l’utopie devienne réalité avant quelques années.