Coronavirus : Volte-face sur les masques, « bêtise » des municipales… Récit de deux mois sous pression pour le gouvernement

RECIT « 20 Minutes » revient sur huit semaines de haute pression pour l’exécutif

Laure Cometti et Thibaut Le Gal

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Emmanuel Macron et Edouard Philippe à l'Elysée.
Emmanuel Macron et Edouard Philippe à l'Elysée. — Ludovic MARIN / POOL / AFP
  • Edouard Philippe a confirmé jeudi la levée du confinement dans tout le pays, prévue le 11 mai.
  • L’exécutif espère sortir la tête de l’eau après deux mois d’une crise sanitaire historique, dont le bilan s’élève désormais à plus de 26.000 morts.
  • Le gouvernement a été très critiqué, notamment sur le maintien du premier tour des municipales ou le manque de masques.

La date du 11 mai « est une nouvelle étape dans la lutte contre l’épidémie et une bonne nouvelle pour la France et les Français ». Le Premier ministre s’est réjoui, jeudi, de la levée progressive du confinement dans tout le pays. L’exécutif espère sortir la tête de l’eau, après deux mois d’une crise sanitaire historique, dont le bilan s’élève désormais à plus 26.000 morts. Des municipales aux masques, le gouvernement a subi de nombreuses critiques sur sa gestion du coronavirus. Retour sur ces huit semaines sous pression.

Un retard à l’allumage ?

« Cette épidémie qui affecte tous les continents et frappe tous les pays européens est la plus grave crise sanitaire qu’ait connue la France depuis un siècle. » Le 12 mars, dans une première allocution au sujet de l’épidémie désormais bien présente dans l’Hexagone, Emmanuel Macron annonce une première série de mesures pour lutter contre le coronavirus. Une semaine plus tôt, pourtant, le chef de l’Etat profitait d’une soirée au théâtre pour inciter les Français à continuer de sortir, malgré les alertes venues notamment d’Italie.

« Le maître mot est l’humilité car on a été nombreux à ne pas voir tout de suite que la situation était grave. Mais à l’époque, la Chine ne déclarait que 3.000 décès, donc beaucoup au gouvernement se sont dits, ce n’est qu’un nouveau virus, mais est-ce vraiment si inquiétant ? », rappelle le député MoDem du Finistère Erwan Balanant. « Je me souviens toutefois que Premier ministre appelait à la vigilance dès février », défend l’élu de la majorité.

Le gouvernement tente alors de contenir le virus dans les foyers du Grand-Est, de l’Oise et du Morbihan, notamment. Mais le 14 mars, il déclare le « stade 3 » de l’épidémie, constatant que le Covid-19 se propage dans le pays. « La décision a été prise brutalement, parce qu’on s’est aperçu que la circulation du virus n’était pas maîtrisée. Le gouvernement pensait qu’on resterait en stade 2 pendant plus longtemps », se souvient François Patriat, patron des sénateurs LREM.

Le casse-tête des municipales

« Au début, le gouvernement a plutôt bien géré, avec la stratégie des clusters. Malheureusement, les municipales sont arrivées dans le calendrier… Les maintenir a été la plus grosse bêtise de faite », souffle Martine Wonner, députée du Bas-Rhin, exclue du groupe LREM le 6 mai.

L’exécutif annonce la fermeture des établissements scolaires (le 12 mars), et des bars et restaurants (le 14), mais maintient le premier tour des municipales le 15 mars après avis favorable du conseil scientifique. Le scrutin se solde par une abstention record et de nombreux soupçons de contamination, en dépit des précautions sanitaires.

« Le président était convaincu qu’il ne fallait pas maintenir le scrutin, mais l’opposition criait au coup d’Etat », rapporte François Patriat. Dans la foulée, opposition et majorité se renvoient la balle sur la pertinence d’avoir appelé près de 44 millions de Français aux urnes en pleine épidémie. « C’était une erreur, mais c’est facile de le dire aujourd’hui, au regard de ce qu’on a vécu. A l’époque, ça aurait fait scandale. Certains auraient hurlé au déni de démocratie », souffle Balanant. Dès le lendemain du premier tour, pourtant, le chef de l’Etat annonce le report du second, avec « l’accord unanime » des partis.

La volte-face sur les masques

Très vite, une nouvelle polémique surgit, sur les masques. Pendant plusieurs semaines, l’exécutif a martelé que ces équipements de protection devaient être réservés aux soignants et aux malades, les jugeant inutiles voire « contre-productifs » sur les personnes non infectées. Avant d’effectuer un virage à 180 degrés début avril, en « encourageant » le port des masques, même alternatifs, pour l’ensemble de la population. Cette protection sera même obligatoire à partir de lundi 11 mai dans les transports en commun.

Un changement de doctrine liée à un stock de masques « insuffisant », comme l’a reconnu tardivement le gouvernement, déportant en partie la responsabilité vers ses prédécesseurs. « Le discours n’a pas été cohérent. Comme on n’avait pas de moyens suffisants, on a refusé de dire aux gens qu’il fallait porter un masque », regrette Annie Chapelier, députée LREM du Gard et infirmière à Nîmes. « On aurait dû être plus clair : réserver les masques chirurgicaux aux soignants, mais recommander les autres à toute la population depuis le début ».

Pour justifier sa volte-face, le gouvernement a invoqué l’absence de consensus chez les scientifiques. « On a peut-être donné l’impression qu’on subissait plus qu’on agissait, la faute à des vagues d’informations qui nous arrivaient dans la gueule, parfois contradictoires, mais c’est aujourd’hui derrière nous », défend Bruno Bonnell, député LREM du Rhône.

Mais les ministres pourraient avoir à rendre des comptes sur leur gestion de la crise sanitaire, devant des commissions d’enquête parlementaire (dès juin au Sénat), voire devant la justice. « Les accusations de mensonge ne sont pas fondées, on a joué la transparence, et les soi-disant couacs ou ratés sont les conséquences des incertitudes sur cette maladie », ajoute Bonnell. La question des masques est pourtant loin d’être terminée, puisqu’une enquête du Monde, publiée jeudi, accuse notamment le pouvoir en place d’avoir détruit de nombreux stocks « utilisables ». Des informations reprises par l'opposition mais balayées par l'exécutif.

Olivier Véran, Bruno Le Maire, Edouard Philippe et Gérald Darmanin.
Olivier Véran, Bruno Le Maire, Edouard Philippe et Gérald Darmanin. - Michel Euler/AP/SIPA

Le défi du déconfinement…

Mais le plus difficile est peut-être à venir pour le gouvernement, avec la levée du confinement. Emmanuel Macron a opté pour une sortie de quarantaine progressive le 11 mai, en s’affranchissant cette fois des recommandations des autorités sanitaires. « Le déconfinement, c’est le plus dur, reconnaît Bonnell. Le 11 mai, c’est une intuition du président, et tant pis, si ça fait grincer les dents des administrations. Quand personne ne sait, le politique doit reprendre la main ».

Ce déconfinement progressif vise surtout à éviter « l’écroulement » de l’économie, selon les mots d’Edouard Philippe. Mais il se heurte à l’inquiétude des Français, et aux réticences des acteurs locaux, en particulier sur la reprise des transports en commun et la réouverture des écoles. « Il y a de l’incompréhension car le document de protocole sanitaire envoyé aux établissements est beaucoup trop complet, et ça a nourri l’inquiétude des maires et des professeurs », reconnaît Erwan Balanant.

… Et de l’après

Face aux réticences, l’exécutif a annoncé que l’ouverture des écoles se fera sur la base du volontariat, sous la houlette des maires et des préfets. Mais cette décision suscite la peur de certains édiles. Sous la pression des sénateurs, le Parlement a définitivement adapté hier les règles en matière de responsabilité pénale des décideurs politiques dans le cadre du projet de loi prolongeant l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 10 juillet. La justice devra ainsi tenir compte, en cas de catastrophe sanitaire, « des compétences, du pouvoir et des moyens » dont disposaient les responsables politiques avant de les juger, prévoit le texte.

Après le 11 mai, les défis restent nombreux : le manque de moyens humains et de tests pour dépister la population, la mise en place de l’application controversée de traçage, l’organisation du second tour des municipales, le ralentissement annoncé de l’économie… Tandis que la défiance des Français envers le gouvernement s’est accentuée depuis la mi-mars. « Quels gouvernements occidentaux survivront au coronavirus ? Même Macron peut penser qu’il risque de se faire emporter par cette crise… », s’inquiète un proche du chef de l’Etat. Bruno Bonnell balaie d’avance les critiques. « Le gouvernement a dû prendre des décisions en temps réel, pour éviter le pire, à l’image d’un radeau sur un torrent tumultueux. Il y en aura toujours pour dire, à la fin, moi je serai plutôt passé par là… »