Coronavirus : La crise va-t-elle affaiblir (encore un peu plus) la parole politique ?

POLITIQUE L’exécutif multiplie les interventions médiatiques pour tenter d’enrayer la défiance d’une partie des Français sur sa gestion du coronavirus

T.L.G.

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Emmanuel Macron prie pour rétablir la confiance envers les politiques.
Emmanuel Macron prie pour rétablir la confiance envers les politiques. — Gonzalo Fuentes/AP/SIPA
  • L’exécutif est régulièrement critiqué sur sa gestion du coronavirus.
  • Le gouvernement paye notamment les communications erratiques de certains de ses membres sur le port du masque ou les tests.
  • La crise pourrait-elle accroître la défiance des Français envers le politique ?

Depuis le début de la crise, l’exécutif en appelle à l’unité nationale. Mais le gouvernement reste régulièrement critiqué sur sa gestion du coronavirus. L’exécutif multiplie les interventions médiatiques pour tenter d’enrayer la défiance d’une partie des Français. Mais si les cotes de popularité d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe sont en hausse, la confiance dans le gouvernement pour faire face à l’épidémie connaît, elle, une baisse dans la plupart des récents sondages.

« On remarque un effet de bloc derrière l’exécutif, classique lors des crises, mais cela n’empêche pas des critiques sur certaines décisions prises, relève Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. Traditionnellement, la défiance vis-à-vis des politiques se construit sur deux critiques : l’absence de résultats et le sentiment de tromperie ». 73 % des Français estiment que le gouvernement a caché certaines informations, selon la dernière enquête de l'institut le 2 avril, contre 45 % fin janvier. « Ce n’est pas complotiste, mais certains ont le sentiment que le gouvernement navigue à vue, que le discours sur l’épidémie fluctue, reprend le sondeur. Certaines injonctions paradoxales ont enraciné un sentiment de tromperie pour des Français aujourd’hui surinformés ».

Des municipales aux masques

Frédéric Dabi évoque le port du masque, le dépistage, ou bien les communications erratiques de certains membres du gouvernement, comme l’appel à aller travailler aux champs du ministre de l’Agriculture en pleine période de confinement. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de ces déclarations parfois contradictoires sont très largement relayées et interrogent. Pourquoi l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn affirmait le 24 janvier que « le risque d’importation depuis Wuhan [était] quasi nul » ? Pourquoi le premier tour des municipales a-t-il été maintenu deux jours seulement avant le début du confinement généralisé ? Pourquoi les autorités encouragent-elles aujourd'hui le port du masque généralisé après l’avoir longtemps déconseillé ?

« Le gouvernement n’a pas d’autres choix que d’être à l’écoute de la parole scientifique. Mais celle-ci évolue à grande vitesse, donc c’est difficile d’avoir un coup d’avance. Qui savait, dès janvier, que nous serions dans une telle crise ? Qui sait, aujourd’hui, comment les choses vont évoluer ? », interroge Erwan Balanant. Le député MoDem du Morbihan rappelle au passage que de nombreux médecins et autres scientifiques se sont eux-mêmes trompés sur l’ampleur de l’épidémie. « Le gouvernement ne pourra pas se cacher derrière l’avis des experts scientifiques, car pour les Français, les politiques consultent, mais ce sont eux qui prennent les décisions », nuance Frédéric Dabi.

Une défiance « structurelle »

« Il y a eu quelques loupés ou maladresses du gouvernement sur les masques ou les tests, qui nous ont obligés à rectifier le tir, mais personne ne pourra leur reprocher d’avoir fait le choix de la transparence. Ce qui n’est pas toujours facile en communication de crise », souligne pour sa part Jean-Louis Touraine, député de Lyon. L’élu LREM, également médecin, craint toutefois une défiance accrue à l’issue de la crise. « L’unité nationale va se maintenir dans un premier temps, mais on n’échappera pas ensuite à une phase beaucoup plus sévère. La crise va laisser des traces et nous obligera à de profonds changements ».

L’historien Jean Garrigues s’attend également à des critiques sur la gestion du virus de la part des oppositions, dans la perspective de 2022. Mais reste prudent quant à un impact plus global sur la parole publique. « Le climat de défiance vis-à-vis des politiques est plus structurel que la simple gestion de cette crise sanitaire. Il se fonde principalement sur les déceptions vis-à-vis des politiques menées depuis trente ou quarante ans concernant le chômage de masse et les inégalités sociales, qu’on a vu ressurgir avec les "gilets jaunes" ».