Coronavirus : « En Italie, la crise a été terrible pour l’image de l’UE », déplore l’ancien Premier ministre Enrico Letta

« 20 MINUTES » AVEC L’ancien Premier ministre italien (2013-2014) évoque, dans un entretien avec « 20 Minutes », les conséquences de la crise sanitaire sur l’unité européenne

Propos recueillis par Clément Giuliano

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Enrico Letta en 2017
Enrico Letta en 2017 — IBO/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ancien Premier ministre italien, Enrico Letta avait appelé à la solidarité des Etats membres de l’UE face à la crise migratoire. Il constate que le schéma se répète aujourd’hui.
  • « Confrontée au coronavirus, l’Italie a eu une nouvelle fois l’impression de bénéficier de l’empathie de ses voisins, mais sans intervention concrète à la hauteur du défi », pointe le dirigeant de centre gauche.

Il y a quelques années, il était celui qui, à la tête de l’Italie, appelait l’UE et Etats membres à faire preuve de solidarité face à la crise migratoire qui mettait son pays à rude épreuve. Enrico Letta constate aujourd’hui que la crise du coronavirus met à nouveau en avant le manque d’unité des 27. « L’Italie a eu une nouvelle fois l’impression de bénéficier de l’empathie de ses voisins, mais sans intervention concrète à la hauteur du défi », souligne celui qui est désormais président de l’Institut Jacques Delors, think tank pro-européen, et enseignant à Sciences Po Paris.

Et quatre ans après le vote du Brexit, l’ancien Premier ministre italien de centre gauche (2013-2014) craint que la nouvelle crise sanitaire qui frappe son pays ne vienne à nouveau abîmer l’unité européenne. « C’est un risque gravissime », pointe-t-il. Enrico Letta, favorable à une relance européenne via des « corona bonds », a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

Depuis le début de la crise, le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, a demandé à plusieurs reprises aux Etats membres de l’UE de faire preuve de solidarité envers l’Italie. Pourquoi ?

Il faut, pour commencer, comprendre la psychologie collective du pays aujourd’hui, et remonter aux deux crises précédentes : la crise financière de 2008 et celle de l’accueil des réfugiés en 2014 et 2015. Sur deux sujets totalement différents, l’Italie a eu la perception d’être laissée en première ligne, sans aide de ses partenaires européens. Lors de la crise financière, les réponses sont effectivement arrivées très tard [avec la mise en place du Mécanisme européen de stabilité en 2012]. Et face à l’arrivée des migrants, l’aide n’est jamais arrivée.

Confrontée au coronavirus, l’Italie a eu une nouvelle fois l’impression de bénéficier de l’empathie de ses voisins, mais sans intervention concrète à la hauteur du défi. Certains événements symboliques ont eu une portée particulièrement négative. Par exemple, au plus fort de la crise, plusieurs milliers de masques achetés par l’Italie et qui transitaient par l’Allemagne ont été bloqués par cette dernière sur son territoire. Dans le même temps, des avions sont arrivés de Chine avec des équipements et des médecins. Il a donc été très facile de penser : « Les Européens nous abandonnent, les Chinois nous aident. »

On a même eu l’impression que certains, en Europe, pensaient que le virus touchait l’Italie ou l’Espagne parce que ce sont deux pays du Sud. Le Premier ministre néerlandais [Mark Rutte] et son ministre des Finances ont tenu des propos inacceptables, laissant entendre que le Covid-19 frappait l’Italie parce qu’elle était endettée. Or, aujourd’hui, je note que New York est plus durement touchée…

Sur quels points précisément l’Italie a-t-elle besoin de soutien ?

Le point central, dans cette crise, concerne la réponse à apporter au désastre économique en Europe. Cette réponse sera-t-elle commune aux Etats membres de l’Union européenne, ou feront-ils du chacun pour soi ? Sur ce point, il y a une différence entre la position de l’Italie, de l’Espagne et de la France, qui pensent que la relance est un sujet européen, et celle des Pays-Bas ou de l’Allemagne, qui estiment qu’il s’agit d’une question nationale.

Pour moi, la relance est évidemment un sujet européen. Je vais prendre un exemple. Les dirigeants de Mercedes demandent souvent aux responsables politiques allemands de ne pas laisser tomber l’Italie. Et pour cause : un tiers de chaque véhicule est produit par des industries italiennes. Mercedes, une marque typiquement allemande, est aussi un peu italienne et donc européenne. Nos économies sont extrêmement intégrées, au point que la chute d’une ou deux de ces économies entraînerait toutes les autres.

Vous êtes favorables à des « coronabonds », c’est-à-dire à une relance européenne financée une dette commune aux pays de l’UE. Cette nuit, les ministres des Finances de la zone euro n’ont pas tranché cette question, mais ils ont validé un plan de relance européen de plus 500 milliards d’euros…

La crise sanitaire que nous connaissons va avoir un impact sans précédent sur l’économie européenne. La Banque de France a par exemple estimé ce mercredi que le PIB français a baissé de 6 % au premier trimestre 2020. C’est au niveau de ce que l’on enregistre en période de guerre, il n’y a rien de comparable. Il faut donc que les réponses soient au niveau de ce défi. Après des mois de fort ralentissement, l’économie ne repartira pas automatiquement.

Or les aides de la BCE n’arriveront pas directement aux entreprises en difficulté. Il faut que la relance passe par les liquidités octroyées aux entreprises, par des efforts sur le coût du travail ou encore sur la fiscalité de moyen terme. Il s’agit de sujets essentiels, qui touchent l’économie réelle.

Les ministres européens des Finance auraient pu se déchirer, ils ont fait prévaloir la responsabilité. Il s’agit d’un accord important. Le premier temps d’un match qui devra être complété par les chefs d’Etat et de gouvernement. Les ministres ont fait un bon travail et je crois que tout est lié à la solidité de l’entente entre la France, l’Italie et l’Espagne, entente, qui a tenu jusqu’au bout et obligé les Néerlandais et les Allemands à rechercher et trouver un compromis. Mais il faut surtout que cet accord soit rapidement mis en pratique car la récession va être la plus lourde de l’après-guerre en Europe.

Quatre ans après le vote du Brexit et après les crises que vous avez évoquées, celle du coronavirus risque-t-elle mettre en danger l’unité européenne ?

C’est un risque gravissime, au point que Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, s’est exprimé il y a quelques jours, après cinq ans de silence médiatique, pour mettre en garde contre le « danger mortel » que le manque de solidarité fait courir à l’UE.

L’Europe, c’est la solidarité, l’Europe, c’est l’union. Cette crise va changer l’Union européenne, de toute façon, comme ce fut le cas en 2008. J’espère que cette crise lui apportera plus d’unité et non pas plus de divisions. Je suis pour ma part partisan d’un rôle accru de la Commission européenne sous le contrôle démocratique du Parlement européen.

Justement, nous avons parlé de la mobilisation des Etats de l’UE. Comment jugez-vous l’action des institutions européennes depuis le déclenchement de la crise, notamment la Commission européenne ?

Elle a fait davantage en quatre semaines que la Commission aux affaires en 2008 en quatre ans ! Suspension des règles de stabilité, évolution des règles du marché intérieur sur le matériel sanitaire, la proposition sur le chômage partiel… : l’équipe d’Ursula von der Leyen a fait des choix très actifs et concrets, malgré quelques maladresses de communication de la présidente elle-même qui ont été soulignées en Italie.

Il y a quelques mois, une série italienne diffusée sur Arte en France, « Il Miracolo », suivait un Premier ministre italien confronté à un référendum sur l’Italexit. Une telle situation est-elle davantage plausible aujourd’hui ? Quel est l’état de l’opinion publique italienne vis-à-vis de l’UE ?

L’opinion publique est en train de se détacher de l’Union européenne, c’est assez clair. Les dernières semaines ont été terribles de ce point de vue. Mais je continue de penser que l’intelligence de mes concitoyens, comprenant aussi l’intérêt d’être dans l’UE, empêchera l’idée d’une sortie de l’UE ou de l’euro de faire son chemin dans l’opinion. D’ailleurs, une crise comme celle du Covid-19 aurait atteint l’Italie même si cette dernière n’avait pas été membre de l’UE ou de l’euro. Mais elle n’aurait alors pas bénéficié de la protection de la Banque centrale européenne, par exemple ! Bref, l’Italie aurait fait faillite tout de suite.

Je pense toutefois que la meilleure nouvelle liée à cette crise est l’entente retrouvée entre la France et l’Italie, qui est un élément essentiel du moteur européen. Tous les choix majeurs faits récemment au sein de l’Union européenne ont été faits avec un accord entre la France et l’Italie. Je pense notamment aux orientations budgétaires prises lors de la nomination de Mario Draghi à la tête de la BCE en 2011.