Coronavirus : La métaphore guerrière, figure imposée des périodes de crises sous la Ve République

FIGURE DE STYLE Emmanuel Macron a choisi de poursuivre sa métaphore guerrière pour décrire la crise sanitaire : une stratégie à la fois peu surprenante et risquée

Rachel Garrat-Valcarcel

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Emmanuel Macron à l'hôpital militaire de campagne déployé à Mulhouse, mercredi.
Emmanuel Macron à l'hôpital militaire de campagne déployé à Mulhouse, mercredi. — CUGNOT MATHIEU-POOL/SIPA
  • Après avoir déclaré la guerre au coronavirus lundi dernier, Emmanuel Macron a voulu se montrer une nouvelle fois en chef de guerre à Mulhouse, « sur le front », mercredi.
  • La métaphore guerrière est une sorte de degré zéro de la communication, une évidence en période de crise exceptionnelle, estime pour 20 Minutes la sémiologue Mariette Darrigrand.
  • Elle n’est pourtant pas dénuée de sens, à un moment où on appelle à la mobilisation de chacun et chacune, pense l’historien Jean Garrigues.

« La métaphore filée, dit Wikipédia, est une figure de style constituée d’une suite de métaphores sur le même thème. La première métaphore en engendre d’autres, construites à partir du même comparant. » Exemple : la métaphore de la guerre pour parler du combat contre une maladie, au cœur d’une crise sanitaire.

Si les 35 millions de personnes qui ont regardé l’allocution d’Emmanuel Macron lundi 16 mars n’avaient (par six fois) pas compris que nous étions en guerre contre le coronavirus, 24 millions de téléspectateurs et téléspectatrices ont eu droit à un cours de rattrapage mercredi soir.

Après 20 heures, le président de la République est en effet intervenu à la télévision depuis Mulhouse (Haut-Rhin), épicentre de la crise sanitaire en France, sur fond de tente kaki : il était devant l’hôpital militaire de campagne déployé ces derniers jours par l’armée. Avec référence aux premières lignes, deuxièmes lignes et troisièmes lignes organisées dans ce combat contre le coronavirus qui contamine et tue chaque jour plus de monde. La stratégie de communication du président de la République semble désormais bien claire : il veut apparaître en chef de guerre et demande la mobilisation générale du pays.

« Pas très original »

Pour la sémiologue Mariette Darrigrand, le choix de cette stratégie n’est « pas très original ». Elle explique à 20 Minutes que la métaphore de la guerre relève d’une association d’idées évidente dans le contexte. « C’est la première idée à laquelle des communicants doivent penser. Parce que la guerre c’est précisément ce qu’on ne vit pas dans la démocratie en temps normal. » Or, cette crise sanitaire est précisément hors du commun. Au final elle juge que « ce n’est même pas une idée de com, c’est évidence ancestrale ».

Un réflexe, d’accord, mais est-ce que ça a du sens ? Oui, pour l’historien Jean Garrigues du Comité d’histoire parlementaire et politique, interrogé par 20 Minutes : « Un certain nombre de signes conjoncturels peuvent justifier le recours à cette thématique. Sachant que les précautions d’usages ont été prises pour bien signifier qu’on ne se battait pas contre d’autres êtres humains, que c’était un combat universel contre le virus. Mais en matière de capacité de mobilisation, je ne vois pas meilleure thématique. »

Mariette Darrigrand, qui tient aussi le blog L'Observatoire des mots, le croit aussi : « Ça nous fait passer à un niveau grandiose, de récit épique, d’épopée. Cette crise sanitaire nous fait passer à ce niveau exceptionnel où on doit tous montrer des qualités grandioses. »

De Gaulle, inénarrable modèle

Au risque peut-être du ridicule ? Ce choix d’utiliser, voire d’user le champ lexical du militaire est d’ailleurs déjà critiqué. Jean Garrigues ne les partage pas, estimant que les sociétés fonctionnent toujours par analogie avec des périodes précédentes. Et ici ça marche plutôt pas mal : « On est dans l’ordre de l’irrationnel et de l’inconscient, mais la précédente crise sanitaire mortifère était la grippe espagnole, en période de guerre. Or, la Première Guerre mondiale a été abondamment célébrée ces dernières années avec le centenaire. »

Et puis il y a l’ombre portée du fondateur de nos institutions actuelles, le général De Gaulle – « sur notre épaule », dit même Mariette Darrigrand. « Dans une société démocratique où on exerce plus vraiment la fonction guerrière, on tente de l’exercer symboliquement. Depuis De Gaulle c’est toujours comme ça. Parce que lui, il l’a vraiment faite, la guerre. Ça montre que notre figure "idéale" du président régalien c’est un guerrier. C’est la figure "idéale" du politique. »

Un pari

Sauf que faire cette analyse-là, Jean Garrigues le reconnaît, c’est aussi faire une sorte de pari. « On essaye de réactiver la mythologie de la guerre dans une société qui a oublié la guerre. Les jeunes Français sont-ils encore réceptifs à ces référents-là ? Sans doute beaucoup moins que les générations précédentes. Le fait militaire est beaucoup moins important, malgré les opérations extérieures de ces trente dernières années. »

Mariette Darrigrand, de son côté, ne veut pas juger le bien-fondé de la stratégie de l’Elysée, mais doute quand même de la pertinence de la répétition : « Point trop n’en faut. Il a fixé le cadre, maintenant il faut que le politique arrive à trouver sa place dans un moment où il est très dépendant de la science et d’expertises qu’il n’a pas. Le politique est moins réclamé sous l’angle de la guerre que sous celui de l’intelligence collective. » Une sorte de chef d’orchestre plus qu’un chef de guerre.

Grand diseux, petit faiseux

Autre risque : celui d’avoir un décalage entre les mots et les actes, si ces derniers ne suivent pas. La polémique sur les masques et les tests est là pour le rappeler. Mais, là aussi, Jean Garrigues y voit une cohérence avec la métaphore guerrière : « Ceux qui ont mené des guerres ont été très critiqués, comme Clemenceau. » Certains ont d’ailleurs vu dans la visite présidentielle de Mulhouse un clin d’œil au Clemenceau visitant les Poilus sur le front en 1918.

Il est bien sûr trop tôt pour savoir si la communication d’Emmanuel Macron va fonctionner. « L’arbitrage se fera par le regard de l’opinion publique, pense Jean Garrigues. Estimera-t-elle que tout a été fait ou qu’il y a eu retard à l’allumage ? » A ce sujet, de premiers indices viennent quand même nous éclairer. Dans le sondage mensuel d’Ipsos sur la popularité de l’exécutif, Emmanuel Macron gagne 14 points d’opinion positive, à 44 %. Les opinions négatives restent majoritaires, mais tout de même.

Une opinion contradictoire ?

Mathieu Gallard, directeur d’études dans cet institut de sondage, n’y voit pas fondamentalement un effet des choix de communication du président de la République ces derniers jours. « C’est un phénomène normal en temps de crise. On a regardé avec des événements de nature un peu similaire dans le passé et on a des hausses très fortes de popularité de François Hollande en 2015 au moment des attentats, pour Jacques Chirac en septembre 2001 et dans une moindre mesure pour Nicolas Sarkozy pendant la crise économique de 2008. Dès qu’il y a une crise, qu’elle soit militaire, économique ou terroriste, il y a un effet mécanique sur la popularité du président. En Italie, la popularité de Giuseppe Conte a aussi augmenté très fortement. » « Il ne faut pas en tirer des enseignements à long terme. Ces rebonds ont été éphémères dans le passé », rappelle aussi Jean Garrigues.

Interrogé par 20 Minutes, le sondeur ne voit pas non plus de contradiction avec d’autres sondages, sur le fond de l’action du gouvernement, qui montrent au minimum un début de défiance de l’opinion publique. « Il faut vraiment faire attention aux dates auxquelles sont faites les enquêtes. Je pense que, sur la fin de la semaine dernière, les Français restaient derrière le gouvernement. Ces derniers jours les choses se sont dégradées. Ça donne l’impression d’une contradiction mais ce sont juste des moments différents. On y verra plus clair dans une semaine, quand on aura atteint une vitesse de croisière. »