Coronavirus : Quinte de toux, sièges vides, pénurie de masques… L’étrange séance de reprise de l’Assemblée nationale confinée

TELEREPORTAGE Une séance inédite de questions au gouvernement s’est tenue à l’Assemblée nationale ce jeudi matin, avant l'examen du texte sur les mesures économiques pour faire face au coronavirus

Thibaut Le Gal
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Edouard Philippe dans une Assemblée quasi-vide pour les questions au gouvernement.
Edouard Philippe dans une Assemblée quasi-vide pour les questions au gouvernement. — LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA
  • En pleine crise de coronavirus, une séance inédite de questions au gouvernement s’est tenue à l’Assemblée nationale ce jeudi.
  • « Plus que jamais, l’Assemblée nationale est le cœur battant de notre République et de notre démocratie », a lancé le président de l’Assemblée nationale.
  • La pénurie de masques a été pointée par l’opposition.

 

Agnès Pannier-Runacher tousse. La quinte ne dure que quelques secondes, mais elle résonne dans un hémicycle presque vide. Surpris, son collègue du gouvernement Gabriel Attal la regarde avec inquiétude. Sourires crispés, aussi, pour la poignée d’élus présents à l’Assemblée nationale. « C’est fort inapproprié dans le contexte » du coronavirus, concède la secrétaire d’Etat. « Je vous propose de vous interrompre, que vous puissiez boire un verre d’eau », lance, grand prince, le président de l’Assemblée Richard Ferrand.

L’anecdote illustre l’étrange ambiance entourant cette séance inédite de questions au gouvernement, ce jeudi matin au Palais Bourbon, alors que la France est frappée par la pandémie, et après plusieurs jours d’interruption en raison des élections municiaples.

La France « manque d’explications sur les retards de livraison. Elle manque de vérité »

C’est vers 9 heures que Richard Ferrand ouvre la séance avec gravité. « Plus que jamais, l’Assemblée nationale est le cœur battant de notre République et de notre démocratie ». Le président rappelle les règles exceptionnelles imposées par le confinement à la vingtaine de députés présents : deux questions par groupe politique à la demi-douzaine de ministres présents seulement. Il précise : « J’invite les orateurs à ne pas poser les mains sur le micro, celui-ci sera nettoyé après chaque intervention ».

Damien Abad s’y colle en premier. Quelques mots sur « l’union nationale », pour mieux attaquer. « Sauver des vies, Monsieur le Premier ministre, c’est relever le défi sanitaire d’une France médicale en manque de moyens », lance le patron des élus LR, dénonçant le manque de masques, de lits de réanimation, de médicaments. La France « manque d’explications sur les retards de livraison. Elle manque de vérité ».

Cette pénurie de masques est relevée par plusieurs députés d’opposition, comme Valérie Rabault. « Plusieurs millions de Français continuent à travailler, des caissiers, des postiers, des sapeurs-pompiers, tout le personnel médical, qui partent au travail avec l’angoisse pour eux et leur famille », pointe la présidente du groupe socialiste, qui demande la réquisition des usines de production pouvant aider à en fabriquer.

Olivier Véran démine la polémique autour des masques

Edouard Philippe, la voix basse, répond aux questions. « Nous avons accru le nombre de masques dont nous disposons, nous sommes aujourd’hui au-dessus de 100 millions et nous procédons aux distributions », insiste le chef du gouvernement. « Le port du masque par la population générale n’est pas recommandé, il est inutile et prive ceux qui en ont besoin », ajoute-t-il, dénonçant « les vols et le marché noir ».

Olivier Véran tente de déminer la polémique sur le manque de matériel, pointant du doigt une décision des gouvernements précédents. « Jusqu’en 2013, pas 2020, il y a eu jusqu’à 1 milliard de masques de stock d’État. Et puis il a été décidé en 2013 que ce stock d’Etat n’était plus indispensable ». Le ministre de la Santé évoque ensuite un déstockage ces derniers jours de près de 30 millions de masques pour équiper pharmacies, hôpitaux, Ehpad, et organismes de transports sanitaires.

La polémique Buzyn fait irruption

Un peu plus tard, Mathilde Panot se montre plus incisive. « Il ne peut y avoir, Monsieur le Premier Ministre d’unité dans le pays sans confiance dans votre action », tranche la députée insoumise, évoquant la polémique sur le report du premier tour des municipales et les propos d’Agnès Buzyn, qui dit avoir alerté dès janvier sur la situation à venir. « Pourquoi n’avez-vous pas mis en œuvre, alors, les mesures nécessaires ? Pourquoi sommes-nous en retard dans la production des masques, des gants de protections ainsi que du gel hydroalcoolique ? » Pour répondre à ces questions, l’élue demande la création d’un « comité parlementaire de suivi permanent » pour le « contrôle démocratique » de l’action gouvernementale.

« Tous les jours, il y a un exercice de transparence vers les Français. Toutes les enquêtes qui doivent être faites le seront en temps voulu. Vous imaginez bien que, maintenant, nous sommes occupés à aider les soignants à soigner des vies… », balaie calmement Olivier Véran. Le ministre refuse également de polémiquer sur les propos d’Agnès Buzyn. « Si nous n’avions pas eu une ministre de la Santé et un gouvernement avertis, jamais nous n’aurions pu intervenir comme nous sommes intervenus ».

Après plus d’une heure trente d’échanges, Richard Ferrand lève la séance en remerciant le personnel de l’Assemblée. Les députés se retrouvaient dans l’après-midi pour voter les mesures d’urgence face à l’épidémie. Il dit : « Je vous remercie de sortir de manière échelonnée ». Tout aussi étrange, l’entourage d’Agnès Pannier-Runacher tient dans la foulée à rassurer. Sa toux n’était qu’un « chat dans la gorge » lié au « stress » de répondre dans ces circonstances aux « QAG ».