Réforme des retraites : Chez les députés LREM, la vie après le 49.3 ressemble à celle… d’avant le 49.3

LE JOUR D'APRES Plusieurs départs ont de nouveau été enregistrés par le groupe majoritaire, et d’autres sont attendus, pourquoi même pour créer un groupe dissident, mais la menace n’est pas nouvelle

Rachel Garrat-Valcarcel

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Stanislas Guérini, le secrétaire général de La République en marche, au milieu des députés de la majorité.
Stanislas Guérini, le secrétaire général de La République en marche, au milieu des députés de la majorité. — FRANCOIS GUILLOT / AFP
  • L’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution par le gouvernement pour faire passer la réforme des retraites crée des remous au sein des députés et députées marcheuses.
  • Le groupe macroniste, qui compte à ce jour 297 membres, se rapproche « dangereusement » de la majorité absolue (289), avec plusieurs départs qui ne seront sans doute pas les derniers.
  • Dans l’aile gauche, on s’interroge sur une scission, mais la direction du groupe LREM à l’Assemblée nationale semble sereine.

Si on ne s’en tient qu’aux chiffres, la semaine est exceptionnelle pour le groupe La République en marche (LREM) à l’Assemblée nationale : trois départs en quatre jours. Depuis le début de l’année, le groupe des députés macronistes perdait « seulement » une unité par semaine en moyenne. Ces trois nouveaux départs – sans compter celui d’un sénateur – sont, bien sûr, liés à l’utilisation de l’article 49.3 par le Premier ministre, Edouard Philippe, pour faire passer, sans aller au bout du débat parlementaire et sans vote, la loi ordinaire sur la réforme des retraites.

Ce « passage en force » du gouvernement est critiqué par une partie des membres de la majorité. Certaines avaient déjà signé une tribune, fin février, critiquant d’avance le 49.3. Ce mercredi, cinq députés et députées de « l’aile gauche » ont, d’après Libération​, voté avec les socialistes et la gauche en faveur d’une commission d’enquête sur la sincérité de l’ étude d’impact du gouvernement sur la réforme des retraites, largement critiquée pour ses insuffisances par le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction du pays. Sans succès néanmoins.

Feux orange et rouges

Ça craque, en tout cas ça craquelle, donc, au milieu de la masse des près de 297 députés macronistes (la majorité est à 289). Est-ce que le 49.3 est une rupture dans la législature ? Une députée LREM, proche de l’aile gauche, n’en est pas certaine : « Certes, ça cristallise des difficultés qu’on a pu avoir. Mais ça fait un moment qu’il y a pas mal de signaux qui sont à l’orange dans le groupe. »

Les feux sont presque au rouge pour la députée du Gard Annie Chapelier. Elle a déjà quitté le parti mais reste apparentée au groupe macroniste. Elle pense bientôt partir. « C’est une idée qui fait son chemin, c’est une question de temps. C’est une décision pas facile à prendre. Mais, à un moment, c’est l’évidence : une série d’événements vous font dire qu’il n’y a pas d’alternative. » Le réquisitoire est sévère : « Les cadres du parti ne nous prennent pas au sérieux. Ils sont tellement sûrs d’eux. Ils vivent complètement éloigné des réalités, dans un monde irréel. »

Arlésienne

A la faveur de ce contexte pesant, l’hypothèse de la formation d’un nouveau groupe parlementaire, composé de « macronistes de gauche », refait surface. Ils sont quelques-uns à chercher un moyen de n’être « ni des godillots ni des frondeurs », comme l’expliquait en début de semaine sur LCI le député du Vaucluse Jean-François Cesarini, du collectif des sociaux-démocrates de LREM formé en juin 2019.

Ce groupe des « macronistes de gauche » est une arlésienne depuis que la fameuse « jambe gauche » d’Emmanuel Macron est portée disparue, soit presque depuis le début du mandat. « Ça arrivera un jour ou l’autre, juge Annie Chapelier. Je suis infirmière et une hémorragie à bas bruit, ça finit par créer une anémie. Il n’y aura pas de retour pour ceux qui s’en vont. »

Réflexion

Une autre députée confirme les « bruits de couloirs » autour de la création de ce nouveau groupe parlementaire. Bien que proche de l’aile gauche, elle s’interroge toutefois : « Ce qui me guide, c’est la fidélité au président de la République, je ne ferai rien pour lui nuire. Mais il est évidemment que nous avons à récupérer un électorat qui est en train de nous quitter car il ne s’y retrouve pas. Est-ce que se séparer est la bonne solution ? Je suis en réflexion. »

François-Michel Lambert, député écologiste ex-LREM, a terminé sa réflexion depuis longtemps. Le député des Bouches-du-Rhône est l’un des premiers à avoir pris la tangente, dès 2018. D’après lui, « une cinquantaine de députés sont très troublés » par l’usage du 49.3 « Seulement une dizaine se font entendre mais on a bien vu pendant la standing-ovation à Edouard Philippe ce mardi que des gens sont restés assis. »

La fidélité au président de la République

« Ce groupe, il va se faire. Une trentaine en sera », poursuit l’ancien vert, peut-être un peu optimiste. « C’est avec le retour de Cédric Villani [après la campagne municipale, NDLR] que les choses vont se faire », croit-il savoir. François-Michel Lambert veut bien en être, mais seulement si ce groupe « coupe les ponts avec Emmanuel Macron », ce qui paraît peu probable tant la fidélité au président de la République semble le principal mais solide ciment de LREM.

Du côté des cadres du groupe, ce n’est pas exactement « tout va très bien Madame la marquise », mais on relativise beaucoup. Valérie Gomez-Bassac, porte-parole du groupe macroniste, ne perçoit « honnêtement pas de malaise. Il y a bien eu quelques départs mais je ne vois pas vraiment d’opposition dans le groupe. » Catherine Osson, députée LREM du Nord, regrette l’attitude de parlementaires « qui font semblant de voir qu’on ne pouvait éviter le 49.3, à cause de l’obstruction ».

Bon débarras ?

« Ce sont toujours les dix mêmes qu’on entend, poursuit l’ancienne socialiste du Nord. Ils prennent plus de place que ce qu’ils représentent en réalité. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas un espace de discussion dans le groupe. Moi-même, il m’arrive d’être en minorité, je l’accepte. Être de gauche, c’est aussi jouer collectif », poursuit celle qui se sent « à sa place » chez LREM.

Catherine Osson trouve qu’autour de la réforme des retraites, « il s’est passé un truc dans le groupe, les liens se sont resserrés ». Valérie Gomez-Bassac partage cette idée, ce qui la rend très sereine face à la perspective d’une scission : « Je n’ai pas peur. Même si un groupe nous quitte, nous avons des partis amis qui sont dans la même dynamique et avec le même programme. » Et c’est vrai que, même si 30 députés et députées macronistes devaient s’en aller, avec le MoDem (46 élus et élues) et le soutien régulier d’Agir (28), LREM a de quoi voir venir avant de perdre la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Depuis trois ans, la menace de départ des parlementaires les plus à gauche de la majorité ressemble un peu à « Retenez-moi où je fais un malheur ». Souvent agitée, jamais concrétisée. Et sans effet non plus sur la ligne du gouvernement. Si elle devait finalement être mise à exécution, pas sûr que la direction retienne les contestataires très longtemps. « Ça serait peut-être pas plus mal », ose même Catherine Osson.