Recours au 49-3 : « Le lien entre le pays et Macron est profondément délité », assure le politologue Stéphane Rozès

INTERVIEW Président de Conseils, analyses et perspectives (CAP), enseignant à Sciences Po et à HEC, le politologue Stéphane Rozès revient sur l’annonce du recours au 49-3 pour faire passer la réforme des retraites

Propos recueillis par V.V.

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Samedi 20 février, des opposants à la réforme des retraites manifestent leur colère devant l'Assemblée Nationale
Samedi 20 février, des opposants à la réforme des retraites manifestent leur colère devant l'Assemblée Nationale — FRANCOIS GUILLOT / AFP
  • Samedi, Edouard Philippe a annoncé qu’il allait recourir à l’article 49-3 de la Constitution pour faire adopter la réforme des retraites sans vote.
  • Contesté depuis plus d’un an, le projet de réforme des retraites faisait l’objet d’une bataille d’amendements à l’Assemblée nationale depuis une semaine.
  • Le politologue Stéphane Rozès analyse les conséquences de cette décision politique pour « 20 Minutes ».

La rumeur enflait depuis quelques jours. Edouard Philippe y a donc mis fin, samedi, en confirmant que le gouvernement allait recourir à l’article 49-3 de la Constitution afin de faire adopter la réforme des retraites sans débat, ni vote à l’Assemblée nationale. Observateur avisé de la vie politique depuis des années, le politologue Stéphane Rozès revient pour 20 Minutes sur les conséquences de cette décision.

Stéphane Rozès, président de CAP (Conseil, analyses et perspectives)

Le gouvernement avait-il d’autre choix, finalement, que de dégainer l’article 49-3 pour faire passer sa réforme des retraites ?

Habituellement, on utilise l’article 49-3 afin de discipliner une majorité récalcitrante. Ici, ce n’est pas le but. Le recours à cet article permet de faire passer cette réforme des retraites au forceps après un an de concertation sociale infructueuse et alors que l’opinion publique est toujours majoritairement défavorable au projet. C’est un passage en force. Cela montre bien que depuis le début, il y a un vice de forme avec cette réforme…

Plusieurs députés de la majorité critiquent le fait de ne pas avoir été prévenus avant l’annonce du Premier ministre. Quelles conséquences cela peut-il avoir sur le groupe parlementaire ?

On sent un vrai malaise à la République en marche. Depuis 2017, une vingtaine de députés ont quitté le groupe avec une accélération ces derniers mois [Le groupe compte 300 membres et apparentés aujourd’hui contre 314 après les législatives]. Cela montre un malaise sur le contenu de la réforme et surtout la façon dont elle a été gérée. Et puis, si l’on regarde les villes de plus de 50.000 habitants, on s’aperçoit qu’il y a des candidats dissidents dans un tiers d’entre elles environ. Cela valide la thèse du malaise interne.

Justement, en annonçant ce recours au 49-3 maintenant, l’exécutif ne laisse-t-il pas entendre qu’il s’attend à perdre les municipales dont le premier tour a lieu dans deux semaines ?

Initialement, cette réforme devait être engagée après les municipales. Mais finalement, il a fallu accélérer pour éviter que cela ne soit trop proche de la prochaine élection présidentielle. Et aussi pour donner un gage d’autorité à l’électorat macroniste qui repose désormais sur un socle de droite. Mais on s’aperçoit que cela ne fonctionne pas. Prenons Paris par exemple, Agnès Buzyn aurait dû rapidement dépasser les scores de Benjamin Grivaux. Or, on voit que le contexte national la plombe plutôt qu’autre chose.

Donc, l’annonce sur les retraites préfigure une défaite de LREM aux municipales ?

Le soir de la défaite, on dira que c’est à cause de la réforme des retraites. Oui mais pas seulement. L’un des handicaps de LREM, c’est le manque d’ancrage local. Il serait faux de réduire les difficultés de LREM aux retraites.

Tout cela va-t-il aussi avoir un impact sur Emmanuel Macron ?

Le lien entre le pays et Emmanuel Macron est profondément délité. Et je ne vois comment le restaurer même face à une candidate comme Le Pen qui a lancé la transformation du Rassemblement national en un parti plus gaulliste et moins d’extrême droite. Pour la prochaine élection, en rien Macron n’est assuré de bénéficier d’un effet anti Le Pen…

Faut-il craindre une nouvelle flambée de mouvements contestataires dans les rues ou ailleurs ?

Oui, il est à redouter une montée de la radicalité animée par des groupes professionnels particulièrement meurtris. Je pense notamment aux avocats. Mais tout un tas de professions risquent de vouloir se remettre dans l’opposition radicale. Les prochaines semaines seront sans doute tendues.