Municipales 2020 : Comment les maires peuvent-ils mieux aider les plus pauvres dans leur commune ?

PRECARITE Selon le Secours catholique, plusieurs leviers peuvent encore être actionnés par les maires pour rendre moins difficiles les conditions de vie des plus démunis

Delphine Bancaud

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Un mendiant sur un trottoir, le 22 février 2019, à Paris (12e).
Un mendiant sur un trottoir, le 22 février 2019, à Paris (12e). — Clément Follain / 20 Minutes
  • Plusieurs associations caritatives, dont le Secours catholique, veulent porter la voix des plus démunis aux élections municipales. Car les maires sont en première ligne pour agir sur la précarité.
  • Mais selon un sondage du Secours catholique, les maires se sentent majoritairement impuissants en matière de lutte contre la pauvreté.
  • Pourtant, un arsenal d’outils existe, passant de la mise ne place de tarifs sociaux pour certains services, à l’encadrement des loyers.

La voix des plus pauvres sera-t-elle entendue aux élections municipales ? Plusieurs associations de lutte contre la pauvreté montent actuellement au créneau pour porter les attentes des plus fragiles socialement. C’est le cas du Secours catholique qui lance une campagne baptisée « Pour que comptent les voix des plus démunis » à l’occasion des municipales et qui publie ce jeudi, un sondage* sur la perception qu’ont les maires de l’exclusion et de la précarité dans leur commune.

L’objectif : mobiliser les futurs candidats sur le sujet. « Beaucoup de compétences municipales touchent les causes que nous défendons et pour transformer la société, nous devons travailler avec les maires. Mais il ne s’agit pas de les mettre en accusation », indique Véronique Fayet, présidente du Secours catholique France.

Une tendance à sous-évaluer le phénomène

En première ligne pour observer la société, les maires perçoivent la pauvreté dans leur commune. D’autant que la séquence des « gilets jaunes » a remis en lumière les difficultés rencontrées par certaines populations au quotidien, comme l’atteste Cédric Szabo, directeur de l’Association des maires ruraux de France : « Le sujet numéro un abordé dans les cahiers de doléances ouverts dans les mairies était la justice sociale », rapporte-t-il. Mais il semblerait que les maires aient un peu tendance à sous-évaluer la pauvreté dans leur commune.

Ainsi, selon le sondage, seulement 9 % des maires considèrent qu’il y a un grand nombre de personnes en situation de pauvreté dans leur commune. Soit la moitié du chiffre recueilli en 2014. « Ce ressenti ne correspond ni aux chiffres de l’Insee, ni aux observations du Secours Catholique sur le terrain. Peut-être parce que les pauvres, qui ont tendance à s’enfermer et se cacher, sont peu visibles. Et dans les petites communes, la frontière entre les populations aux revenus modestes, comme les agriculteurs par exemple, et les populations les plus pauvres peut être difficile à percevoir », analyse Véronique Fayet. « Une majorité de maires perçoit la forte progression de la pauvreté chez les seniors, les femmes seules et les enfants et les chômeurs. Mais pas celle des SDF », renchérit Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’IFOP.

Un sentiment d’impuissance

Si une majorité de maires se dit capable de venir en aide aux personnes âgées (59 %), ils se sentent moins capables d’aider les plus démunis. Ainsi, 74 % des maires déclarent qu’ils ne peuvent pas venir en aide aux chômeurs, 69 % aux migrants, 60 % aux mal logés. Un sentiment encore plus fort chez les maires des petites communes, les plus touchés par le manque de moyens. « Il faut se rappeler qu’entre 2012 et 2018, les collectivités territoriales ont subi une baisse drastique de leurs dotations. Et même si elles se sont stabilisées depuis, leur niveau reste bas », estime Cédric Szabo.

« Ce sentiment d’impuissance des maires est compréhensible, d’autant qu’ils n’ont pas de prise sur le contexte économique ou la faiblesse du revenu des ménages. Et qu’ils partagent certaines compétences avec le département ou la préfecture », complète Jérôme Fourquet.

Faut-il baisser les bras pour autant ? « Non, car les maires ont entre leurs mains des moyens qui leur permettraient d’en faire davantage pour les plus modestes », estime la présidente du Secours catholique France. Il existe en effet plusieurs moyens d’alléger la facture des plus pauvres. En mettant en place un tarif social pour la cantine, par exemple : « Or, seulement 42 % des maires le font alors que c’était un objectif du plan pauvreté lancé par Emmanuel Macron en septembre 2018 », observe Jérôme Fourquet. Conséquence : les élèves issus des familles défavorisées sont deux fois plus nombreux à ne pas manger à la cantine que les élèves issues de familles favorisées.

Idem pour la tarification sociale pour l’accès au sport, au centre de loisirs, à la culture, pratiquée dans une mairie sur dix. Et seulement 17 % des mairies ont mis en place un tarif social pour les transports. « Mais beaucoup de maires de petites communes offrent une aide de proximité, en donnant un panier-repas à une famille en difficulté ou en payant une facture d’électricité », tempère Cédric Szabo.

Le logement, un large champ d’action

Concernant la lutte contre le mal-logement, les maires peuvent aussi agir. Notamment en construisant des logements très sociaux. Ce que font 42 % des communes interrogées. « On constate que des communes qui sont contraintes de le faire par la loi SRU n’en n’ont pas construit (30 % de celles entre 5.000 et 10.000 habitants). Les maires n’utilisent pas non plus massivement les autres dispositifs, comme la préemption de terrains pour construire des logements sociaux, la transformation de bureaux en logement, l’encadrement des loyers, la réquisition des logements vacants, le relogement des familles expulsées de leur habitation… « Les maires peuvent s’engager sur la politique logement aussi en résorbant les bidons villes, en, accueillant des migrants et en étant transparents sur l’attribution des logements sociaux », estime de son côté Christophe Robert, le délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.

Concernant l’aide aux déplacements des plus précaires, là aussi le bat blesse. Car 58 % des mairies disent ne pas avoir développé les transports publics ou de transport à la demande. Et 61 % n’ont pas misé sur les aires de covoiturage, sur l’auto stop organisé… « Or, il faut se rappeler que le mouvement des "gilets jaunes" a démarré sur un sujet lié à la mobilité », souligne Jérôme Fourquet.

La volonté politique jour un rôle important

Pour agir sur l’action des municipalités, le Secours catholique compte aussi inciter ses bénévoles à participer aux CCAS (Centres communaux d’action sociale) chargés de mettre en œuvre la politique sociale de municipalités afin de peser sur les décisions.

Reste désormais à savoir si les candidats aux municipales intégreront vraiment la problématique des plus pauvres dans leur programme. Pas évident quand on sait que les plus précaires rechignent à se rendre au bureau de vote et qu’ils ne sont donc pas ceux que les candidats vont chercher à séduire en premier. « Ce sont les publics les moins intégrés dans le jeu politique. Et les maires font face à des citoyens consommateurs de classes moyennes qui ont des revendications. Ils doivent trouver un équilibre afin de garantir une certaine cohésion sociale », analyse Jérôme Fourquet.

*Cette enquête, menée régulièrement depuis 1995 par l'Ifop et le Secours catholique, a été réalisée du 9 au 30 janvier, par téléphone, auprès d'un échantillon de 402 maires, représentatif de l'ensemble des communes françaises, soit principalement des maires ruraux.