Réforme des retraites : « Ce texte est l’incarnation d’une politique ultralibérale qui s’assume », dénonce Boris Vallaud (PS)

VOS QUESTIONS La commission spéciale à l’Assemblée examine dès ce lundi le projet de réforme du gouvernement

Propos recueillis par Laure Cometti
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Le député Boris Vallaud (Nouvelle gauche) à l'Assemblée, le 12 décembre 2018.
Le député Boris Vallaud (Nouvelle gauche) à l'Assemblée, le 12 décembre 2018. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Les deux projets de loi créant un « système universel » des retraites par points sont examinés en commission spéciale à l’Assemblée dès ce lundi.
  • 20 Minutes vous a demandé quelles étaient les questions vous vous posiez sur cette réforme. Après les avoir soumises à un défenseur du projet, le député LREM Olivier Véran, nous les avons transmises à un opposant à la réforme.
  • Le député des Landes Boris Vallaud, porte-parole du groupe socialiste à l’Assemblée, dénonce un texte qui va faire « des perdants ».

La réforme des retraites entame son chemin législatif. Le projet de loi du gouvernement est examiné par une commission spéciale dès ce lundi à l’Assemblée nationale, préalable au débat public qui s’ouvrira le 17 février dans l’hémicycle. Nous vous avons demandé quelles étaient vos questions sur le futur régime par points, et vous avez été environ 200 à nous faire part de vos interrogations sur le niveau des pensions, l’âge pivot et l’âge d’équilibre, la prise en compte de la pénibilité ou le travail de nuit.

Après avoir donné l’opportunité à un député de la majorité et spécialiste du sujet, Olivier Véran, d’y répondre, 20 Minutes a soumis vos questions à un autre connaisseur du dossier, le député socialiste des Landes Boris Vallaud, opposé à cette réforme. Son parti lance, ce lundi, un site dédié au débat sur cette réforme.

Une question pour les personnes nées avant 1975, qui nous ont demandé si la réforme allait modifier leur pension, comme Corinne, qui travaille à la SNCF, ou Frédéric qui devrait partir à la retraite en 2025 à 62 ans pour avoir un taux plein. Le gouvernement assure que rien ne changera pour eux, dit-il vrai ?

C’est un mensonge, d’ailleurs, la conférence de financement a pour mission de trouver 12 milliards d’euros, en mobilisant tout le monde, y compris les gens nés avant 1975. Le Premier ministre a lui-même dit qu’il ne voyait pas d’autre possibilité qu’une mesure d’âge [pour parvenir à l’équilibre budgétaire du système des retraites d’ici 2027]. Le risque est réel de voir revenir l’âge pivot pour toutes les générations et, dans ce cas, il n’y aura plus de départ à taux plein à 62 ans pour personne.

Par ailleurs, les personnes nées avant 1975 verront leurs cotisations retraites affectées dans le cadre des transitions des régimes actuels vers le régime futur. Il est très probable qu’elles devront cotiser plus, sans que cela leur ouvre plus de droits.

Plusieurs internautes s’interrogent sur l’âge pivot et sur l’âge à partir duquel ils pourront partir à taux plein. Roland et Isabelle demandent : « à combien de trimestres correspond une carrière complète ? Si le nombre de trimestres est atteint à 60 ans, peut-on partir à la retraite sans décote [avant l’âge pivot] ? »

La réponse est non, vous ne pourrez pas partir avant l’âge pivot sans décote. Le principe de cette réforme, c’est qu’il n’y a plus de durée de cotisation, mais un âge pivot, ou d’équilibre, ce qui est la même chose. Si vous partez un an avant, votre pension baissera de 5 % ; si vous partez deux ans avant, elle diminuera de 10 %, et ainsi de suite.

Vous pensiez pouvoir partir à 62 ans à taux plein ? Si l’âge pivot est à 65 ans, comme prévu dans le projet de loi, alors vous perdrez 15 % de votre retraite (5 points par année non travaillée), ou alors il vous faudra travailler trois années de plus.

Plusieurs s’interrogent sur les carrières longues, comme Jérôme, Jean-François, ou Anne. L’âge pivot les concernera-t-il ? Y aura-t-il une dérogation pour les gens ayant commencé à travailler jeune afin qu’ils puissent à la retraite avant l’âge d’équilibre sans décote ?

Les personnes ayant eu une carrière longue vont aussi être pénalisées. Actuellement, les gens ayant travaillé au moins six trimestres avant leurs 20 ans peuvent partir à taux plein à 60 ans. A l’avenir, ils pourront partir deux ans avant l’âge pivot. S’il est fixé à 65 ans, comme le prévoit le texte du gouvernement, les travailleurs aux carrières longues devront travailler jusqu’à 63 ans pour avoir une retraite à taux plein. S’ils veulent partir à 60 ans, ils subiront une décote de leur pension de 15 %.

Laurene s’inquiète : « l’âge d’équilibre évoluera-t-il d’années en années ? »

Oui, ce n’est pas un mystère, c’est inscrit dans le texte. De 65 ans pour les premières générations concernées à l’entrée en vigueur de la réforme (les gens nés après 1975), il est déjà prévu de monter à 65,5 ans pour les gens nés à partir de 1980, puis 66 ans pour les personnes nées à partir de 1987, et ainsi de suite. Le gouvernement veut fixer une règle : tout gain d’espérance de vie moyenne d’une génération sera attribué pour deux tiers au recul l’âge pivot. Donc les Français devront travailler de plus en plus tard, ou accepter de partir avec une pension plus faible.

Renaud demande : « pouvez-vous expliquer par quel tour de magie une retraite calculée sur l’ensemble d’une carrière sera plus favorable aux salariés qu’une retraite calculée sur les 25 meilleures années ? »

C’est compliqué d’expliquer l’inexplicable. Il faut demander aux magiciens de la majorité. Mais les cas types sont mensongers, ils donnent l’impression que tout le monde gagne. Or plusieurs groupes de chercheurs ont produit des analyses détaillées de ces cas types présentés par le gouvernement, qui a utilisé pour toutes les générations le même âge pivot alors que celui-ci va reculer. Quand ces économistes ont refait les calculs avec les vrais âges pivots, une très grande majorité des scénarios sont apparus perdants.

Sur le point, Michel demande : « sur quels critères sera établie sa valeur et par qui ? Sera-t-il indexé, par exemple l’inflation, ou les salaires, ou la croissance du PIB ? Pourra-t-il être gelé ? »

La valeur du point sera établie par le conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle. L’objectif affiché par le gouvernement est de lui faire suivre l’évolution des salaires. Mais la seule garantie fixée par la loi, c’est qu’il ne baissera pas, ce qui n’empêchera pas au gouvernement de le geler. Par ailleurs, l’exécutif dépose une loi organique pour inscrire sa vraie règle d’or : il veut interdire le déficit du système sur des périodes de cinq ans. La réalité, c’est qu’à chaque fois, la variable d’ajustement, ce sera le retraité.

Guy demande pourquoi la part du PIB allouée aux retraités est fixée à 14 % dans le projet du gouvernement, étant donné que le nombre de retraités va augmenter ?

Cela fait partie de nos craintes et de celles du Conseil d’Etat [qui a rendu un avis le 24 janvier]. Le nombre de retraités va croître, tandis que la dépense consacrée aux retraites va baisser. Vous réduisez la part du gâteau, donc le taux de remplacement des pensions va diminuer, et avec lui le niveau de vie des retraités.

Pierre s’interroge : à combien se montera le minimum de pension pour les personnes n’ayant pas pu faire une carrière complète ?

Pour ceux qui n’auront pas eu de carrière complète, la pension devrait être proche des minimums vieillesse déjà existants.

Plusieurs internautes comme Julien s’interrogent sur l’universalité de la réforme et les dérogations accordées à certaines professions (pilotes, routiers, agents SNCF, EDF). Jean-Michel ajoute : comment le gouvernement peut-il déclarer que cette réforme est juste, avantageuse, et « en même temps » devoir accorder à certaines professions des dérogations ?

Le gouvernement prétend faire un système universel, mais cinq ou six régimes vont être maintenus. Entre les mots de la majorité et la réalité, il y a un fossé. Le gouvernement a cédé à certains et résisté à d’autres, et il a créé des situations injustes et incompréhensibles. Je suis par exemple surpris que l’exécutif préserve la possibilité pour les aiguilleurs du ciel de partir avant 60 ans, alors qu’il la retire aux aides-soignantes. Autre injustice : il y a 13 ans d’écart d’espérance de vie entre les 5 % de Français les plus riches et les 5 % les plus pauvres, mais cette réforme n’en tient pas compte.

François s’interroge : pourquoi le patronat n’a aucune contrainte dans cette réforme, alors que des salariés vont devoir subir une baisse de pension, ou une hausse de cotisation, et une utilisation des réserves de certains régimes ?

En effet, le gouvernement préserve le patronat dans cette réforme, car il interdit aux partenaires sociaux de toucher au coût du travail lors de la conférence de financement, donc de toucher aux cotisations patronales. Mais on est dans la lignée de ce que fait ce gouvernement depuis 2017, avec les ordonnances travail, la réforme de l’assurance chômage. Cette réforme des retraites est l'incarnation d'une politique ultralibérale qui s’assume.

Ghislain, dans le BTP, s’interroge sur la prise en compte de la pénibilité de son métier. Quels seront les critères permettant de partir plus tôt avec une retraite complète ?

Dès 2017, ce gouvernement a supprimé quatre critères de la prise en compte de la pénibilité. Il a, ce faisant, écarté du compte pénibilité tous les travailleurs du BTP, l’essentiel des travailleurs de l’industrie, les caissières et les égoutiers. Comme le gouvernement n’entend pas reprendre en compte ces critères dans son projet de loi, donc je suis désolée pour Ghislain, il devra travailler plus longtemps.

Rick a une question sur le travail de nuit : "si on a fait toute sa carrière en nuit, sachant que l’espérance de vie est de 10 ans de moins que les autres, pourrait-on partir au minimum 2 ans plutôt à la retraite avec une pension complète ?"

Le travail de nuit n’a pas été supprimé des critères de pénibilité. Rick pourra donc bénéficier d’un départ anticipé de deux ans maximum. Mais Rick est concerné par l’âge pivot. Pour avoir une retraite sans décote, il pourra déduire au maximum deux ans de l’âge pivot, prévu à 65 ans, alors que dans le dispositif actuel le départ se fait à taux plein, deux ans avant l’âge légal, donc à 60 ans.

Cyril demande : comment expliquez-vous que dans le projet du gouvernement, les personnes touchant plus de 10.000 euros par mois ne cotiseront plus que 2,81 % alors que les autres personnes touchant moins de 10.000 euros cotiseront à 28 % ?

En réalité, tout le monde, jusqu’à 10.000 euros de revenus mensuels va cotiser un peu plus de 25,5 %. Et par ailleurs, tout le monde, quel que soit son revenu, va cotiser environ 2,8 % de manière non contributive, c’est-à-dire pour contribuer à des dispositifs de solidarité. Au-delà de 10.000 euros mensuels, les personnes cotiseront uniquement à 2,8 %. Donc chaque année, l’Etat va rendre 4 à 5 millions d’euros de cotisations aux Français les plus riches. Ces derniers vont se créer moins de droits à la retraite, mais notre crainte est qu’ils investissent les cotisations qu’on leur rend  dans les fonds de pension.

De nombreux lecteurs demandent si les périodes de chômage, de maladie ou de congés parentaux seront mieux prises en compte avec la réforme du gouvernement, comme il le prétend.

Sur les congés parentaux, les cas types publiés par le gouvernement faisaient apparaître qu’une femme avec deux enfants y perdait par rapport au système actuel. Une mission a été confiée à Bertrand Fragonard [président du Haut Conseil de la famille] sur les droits familiaux, j’ignore quelles seront ses conclusions. En l’état, le projet du gouvernement ne me permet pas de dire que les femmes seront gagnantes.

Quant aux chômeurs, ils seront doublement perdants. Les périodes de chômage non indemnisées ne créeront pas de points, selon le projet de loi. Les périodes indemnisées créeront moins de droits, car dans le système actuel, on cotise pour sa retraite, pendant une période de chômage, sur la base de son dernier salaire perçu. Après la réforme, on cotisera sur la base de l’allocation-chômage reçue [inférieure au dernier salaire].

Sans compter que la retraite ne sera plus calculée sur les 25 meilleures années de salaire, donc votre pension sera tirée vers le bas si vous avez été au chômage. J’ajoute que lorsqu’il a réformé l’assurance chômage, le gouvernement a durci les règles d'indemnisation.

Plusieurs lecteurs pointent les difficultés des personnes âgées à trouver un emploi. Christine vous demande si cette réforme, fixant un âge d’équilibre à 64 ans, ne va pas mettre ces personnes au chômage ?

La question de  l’emploi des seniors devait être un préalable mais le gouvernement fait tout à l’envers. Le taux d’emploi des seniors, pour les 54-65 ans, est de 50 %. À 64 ans, un tiers des Français a un emploi. Avec un âge pivot fixé à 65 ans, les vieux travailleurs auront le choix entre le chômage, ou une retraite avec une décote.