Municipales 2020 : C’est quoi ce micmac sur les étiquettes politiques des listes candidates ?

POLEMIQUE Une nouvelle directive du ministère de l’Intérieur modifie la répartition des étiquettes aux listes candidates aux municipales pour les petites villes, l'opposition crie à la manipulation

Rachel Garrat-Valcarcel

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Les fameux panneaux électoraux officiels vont bientôt ressortir dans les villes et villages de France.
Les fameux panneaux électoraux officiels vont bientôt ressortir dans les villes et villages de France. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Le ministère de l’Intérieur demande notamment aux préfectures de ne plus attribuer d’étiquettes politiques aux listes candidates dans les communes de moins de 9.000 habitants et habitantes.
  • L'opposition crie à la manipulation, dans un contexte où LREM est peu présent dans les zones rurales.
  • Si cette polémique peut paraître un peu attendue, elle pointe aussi les carences dans l’organisation des élections en France.

La République en marche tente-t-elle de masquer d’éventuels mauvais résultats aux prochaines municipales ? C’est ce que pensent les oppositions, de droite comme de gauche, face à une nouvelle circulaire du ministère de l’Intérieur. Que dit-elle ? Deux choses principalement. D’abord, le ministère organisateur des élections en France ordonne aux préfectures de ne plus donner aucune étiquette politique aux listes qui se présentent aux municipales dans les communes de moins de 9.000 habitants et habitantes.

Enfin, big bang électoral en 2017 oblige, de nouvelle étiquettes sont créées, dont DVC : « divers centre » rejoint donc les appellations plus traditionnelles « divers gauche » et « divers droite ». Sauf que même des listes soutenues de loin par La République en marche pourront être estampillées DVC.

« Un gros problème d’information »

Pour les différents partis d'opposition LREM cherche, d’un côté, à cacher ses faiblesses dans les petites villes. Le parti présidentiel est en effet mieux représenté dans les grandes villes. Aussi, ses résultats y sont meilleurs qu’ailleurs, si on prend par exemple les élections européennes. D’un autre côté, il s’agit de maximiser ses résultats dans des villes moyennes où LREM ne peut pas présenter de listes mais a donné un soutien, ou a quelques candidats et candidates sur une liste.

Pour Pascal Perrineau, professeur à Sciences po Paris, cette directive pose deux problèmes. D’abord sur l’arrêt de l’étiquetage dans les communes de moins de 9.000 habitants et habitantes : « On met une limite à 9.000 sans donner de raisons alors qu’elle était jusqu’ici à 3.500 et même 1.000 habitants en 2014. Où on estimait qu’en dessus de ces seuils on était vraiment sur des enjeux moins partisans. Mais ça veut quand même dire que là on enlève 50 % du corps électoral de l’analyse. Je ne crois pas à une manipulation, mais on a là un gros problème d’information. »

« Cache-misère »

Toutefois, on peut tout de même voir aux municipales ce que représentent les grandes familles politiques grâce aux totalisations nationales, estime Pascal Perrineau. Quand bien même les médias nationaux, eux, se concentrent sur quelques grandes villes. Ne va-t-on pas additionner des carottes avec des choux ? Non : « Ce sont quand même des données sur lesquelles on peut s’appuyer. Il y a eu une nationalisation des élections municipales sous la Ve République. Et même si cette fois on peut imaginer une relocalisation, ça n’empêche pas de pouvoir faire des analyses un peu fines. »

Enfin, sur les listes « divers centre », celui qui a longtemps dirigé le Cevipof (dont le travail est précisément les analyses électorales), parle de « cache-misère » pour un parti, La République en marche, mal implanté localement. « Justifier un faible résultat dans des petites communes parce qu’on est un parti jeune et pas encore très implanté n’a rien d’infamant », juge Pascal Perrineau.

Maquis

Rien, pourtant, de très nouveau dans les isoloirs. La contestation du mode de recueil des résultats avant les élections est même une sorte de figure imposée dans la vie politique française. Jill Royer, responsable numérique à La France insoumise, se souvient encore des municipales de 2014, avec le PS au pouvoir : « A l’époque le ministère de l’Intérieur ne voulait pas mettre l’étiquette "Front de gauche" dès qu’il manquait une des quinze composantes de la coalition et beaucoup de nos listes étaient marquées "divers gauche". »

Car faire des agglomérations de résultats sur les élections municipales, c’était déjà difficile avant : de très nombreuses listes étaient déjà nommées « divers » ou « sans étiquette » par les préfectures avant cette nouvelle directive de 2020. Y compris pour des listes connues par les journalistes locaux comme étant clairement de droite ou clairement de gauche. Bref, quiconque a déjà mis le nez dans les données du ministère de l’Intérieur vous dira que c’est déjà pas mal le maquis.

Un problème plus global

C’est notamment ce que dit le journaliste de La Croix spécialiste de l’analyse électorale Laurent de Boissieu. Avant de livrer ses analyses, il retravaille dans le détail chacune des étiquettes attribuées. Une analyse déjà considérable pour les départementales ou les législatives, mais carrément inhumaine pour les municipales. Ainsi, il plaide depuis déjà longtemps pour une « rationalisation de l’offre électorale ». En tout cas de sa nomenclature.

En 2014, Jill Royer avait bénévolement tenté de recoller les résultats « mais les données, certes envoyées rapidement, ne sont pas directement exploitables. Au Parti de Gauche, à l’époque, on avait été obligés de créer nous-même des données pour ne pas seulement contester l’étiquetage officiel mais aussi avoir quelque chose à proposer aux médias. Avec ces méthodes, on réduit les possibilités des oppositions », estime Jill Royer, qui voit dans la question de l’étiquetage une vraie « question politique ».

Cette polémique, un peu convenue, pointe néanmoins les carences de l’organisation des élections en France, comparé à ce qui peut se passer dans d’autres pays démocratiques comparables. La responsable numérique de la France insoumise estime que le gouvernement est en plein « conflit d’intérêts » en confiant l’organisation des élections au ministère de l’Intérieur. Sans avoir d’idée précise sur ce qui pourrait suppléer à cette tache, Jill Royer parle d’un « organisme indépendant », tout comme Laurent de Boissieu. Cela existe en Australie ou au Canada, entre autres.