Réforme des retraites : Comment la majorité courtise la CFDT (après l'avoir froissée)

OPERATION NEGOCIATION Les marcheurs semblent placer le syndicat CFDT au centre des négociations sur la réforme des retraites

Laure Cometti avec T.L.G.

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Edouard Philippe et Laurent Berger
Edouard Philippe et Laurent Berger — Eric TSCHAEN-POOL/SIPA
  • Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a estimé jeudi qu’il y avait « toujours un point dur » dans la discussion sur la réforme des retraites, « la recherche de l’équilibre à court terme » à travers la mise en œuvre d’un âge pivot dès 2022.
  • Le syndicat soutenait la réforme des retraites du gouvernement jusqu’au discours d’Edouard Philippe, le 11 décembre, et l’annonce d’un âge pivot fixé à 64 ans pour « inciter les Français à travailler plus longtemps ».
  • C’est une « ligne rouge » pour le syndicat réformiste, et depuis, la majorité s’efforce de reconquérir la CFDT.

Il n’y aura pas de « trêve de Noël ». La grève contre la réforme des retraites se poursuit, notamment dans les transports. Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre les syndicats, après une série de réunions mercredi et jeudi. La majorité a pourtant déployé une stratégie pour tenter de regagner le soutien de la CFDT, premier syndicat en France.

Le gouvernement place la CFDT au centre du jeu

Depuis le début de la contestation de son projet, l’exécutif mise beaucoup sur la CFDT. Cela ne tient pas uniquement à ses bons résultats électoraux (elle a obtenu 1,38 million de voix en 2017, contre 1,30 pour la CGT), mais aussi à une convergence d’intérêts selon Stéphane Sirot, spécialiste du syndicalisme. « Elle est depuis quelques années le partenaire privilégié des pouvoirs politiques car elle considère que son rôle est d’aménager ou d’accompagner les réformes du gouvernement, plutôt que les contester », explique le professeur à l’université de Cergy-Pontoise. C’est un syndicat « réformateur », comme l’appellent certains.

D’ailleurs, la CFDT était l’un des syndicats favorables au système de retraite par points, que propose Emmanuel Macron. « Quand j’ai rencontré Laurent Berger lundi, il disait même réclamer une forme de paternité de cette réforme vers un régime universel par points », souligne Jean-François Cesarini, député La République en marche du Vaucluse, à propos du patron de la CFDT.

Une rencontre après le discours de Philippe

Après le discours d’Edouard Philippe le 11 décembre, la majorité a tout fait pour recoller les morceaux. « Les parlementaires LREM disaient espérer que le discours du Premier ministre permettrait de conserver et consolider le soutien de la CFDT et de l’Unsa », se souvient le politologue Olivier Rouquan.

Mais en annonçant la création d’un « âge d’équilibre », le Premier ministre a récolté l’inverse. Pour Laurent Berger, « une ligne rouge » a été franchie avec cette mesure, et le syndicat a rejoint le mouvement de grève dans la foulée du 11 décembre, manifestant aux côtés des autres opposants à la réforme le 17 décembre, non pas pour demander le retrait du projet, comme la CGT par exemple, mais pour demander l’abandon de « l’âge pivot ».

Une quinzaine de députés a donc rencontré le secrétaire général de la CFDT lundi. Pour Jean-François Cesarini, c’était l’occasion de « renouer le dialogue au moment où le syndicat était en pause avec le gouvernement », et de défendre son idée d’un « âge pivot modulable par métier ».

La CFDT monte la pression, pour ne pas perdre sa base

Chez les marcheurs, tous n’ont pas apprécié cette opération séduction, notamment à Matignon. « La CFDT a fait son petit coup de gueule. On n’a pas grand-chose à lâcher, car on lui a déjà donné la réforme qu’elle voulait. En réalité, Laurent Berger est mis sous pression par la base de son syndicat et a voulu sauver les apparences », s’agace un député de la majorité.

Après les réunions de mardi et mercredi à Matignon, le gouvernement et le syndicat ne sont toujours pas tombés d’accord sur l’âge pivot. Bernard Vivier, directeur de l’Institut du travail, rappelle qu’en 2003, « après l’accord conclu entre la CFDT et le gouvernement sur les retraites, le syndicat a perdu 15 % de ses adhérents ». D’où l’existence d’un « deuxième front pour Laurent Berger : le premier, c’est d’exister face à Macron, l’autre c’est de ne pas revivre 2003 ».

Ce qui permet d’expliquer la fermeté du secrétaire général, qui a averti ce vendredi sur France Inter : « ça va monter très très fort au mois de janvier, en désaccord sur l’âge pivot. La CFDT va interpeller les parlementaires et mener des actions. On ne peut pas accepter cette mesure injuste. »

Une sortie de crise sur l’âge pivot ?

Face à la fermeté de la CFDT, le gouvernement n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier. « Il travaille aussi l’Unsa », souligne Bernard Vivier, « un syndicat clé dans les secteurs des transports et de l’éducation ».

Mais la CFDT pourrait offrir une sortie de crise au gouvernement : « le débat s’est cristallisé sur l’âge pivot. Si l’exécutif cède sur ce point, il pourra retrouver le soutien de la CFDT et présenter les autres syndicats, qui rejettent les autres mesures de la réforme, comme des jusqu’au-boutistes », observe Stéphane Sirot. Reste à savoir si l’opinion pourrait elle aussi se satisfaire d’un retrait de l’âge d’équilibre, et d’un maintien de la réforme.